Tour Hassan & Mausolée Mohammed V
Étapes du parcours (5)
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Esplanade de la Tour Hassan (vue large)
Vous voilà sur l'esplanade de la Tour Hassan. Devant vous, le décor est saisissant. À votre droite, un grand minaret carré, en pierre couleur ocre rouge, qui s'élève à mi-hauteur et s'arrête net, comme tranché par le ciel. À votre gauche, un bâtiment blanc coiffé d'une pyramide de tuiles vertes étincelantes, gardé par des cavaliers en uniforme. Entre les deux, une forêt étrange : des centaines de colonnes brisées, de toutes tailles, alignées en damier sur près de deux hectares. Au fond, le fleuve Bouregreg coule vers l'océan, et de l'autre côté de l'eau, vous distinguez les remparts blancs et roses de Salé. Bienvenue dans cette visite Guide Audio HelloMorocco consacrée au cœur monumental de Rabat. Pendant les cinquante prochaines minutes, nous allons parcourir trois cents mètres à peine, mais nous traverserons huit siècles d'histoire. Marchez à votre rythme, mes commentaires se déclenchent automatiquement à chaque étape. Si le GPS hésite, vous pouvez toujours appuyer sur le bouton "Je suis arrivé". Commençons. Ce que vous voyez ici, c'est le rêve inachevé d'un homme. Cet homme s'appelait Yacoub el-Mansour, et il fut probablement le plus grand des califes almohades. En 1195, il vient de remporter une victoire écrasante sur les royaumes chrétiens d'Espagne, à la bataille d'Alarcos. Au sommet de sa puissance, il décide de transformer le petit ribat fortifié qui veille à l'embouchure du Bouregreg, le Ribat al-Fath, la Forteresse de la Victoire, en capitale d'un empire qui s'étendrait des steppes ibériques jusqu'aux confins du Sahara. Et au cœur de cette capitale, il veut bâtir la plus grande mosquée du monde musulman, plus vaste encore que celle de Samarra en Irak. Les travaux commencent en 1195. On creuse, on taille, on charrie la pierre depuis les carrières de Maâmora à des dizaines de kilomètres. Pendant quatre ans, le chantier avance à un rythme prodigieux. Et puis, en 1199, Yacoub el-Mansour meurt. Avec lui, le rêve s'interrompt. Ses successeurs n'ont ni la volonté, ni les moyens d'achever l'ouvrage. Le minaret restera à 44 mètres au lieu des 60 mètres prévus. La salle de prière ne recevra jamais de toit. Et pendant huit siècles, la nature, les tremblements de terre et l'oubli vont faire leur œuvre. Mais avant d'aller toucher cette pierre rouge, fixez encore un instant le minaret. Vous regardez l'un des trois grands frères du monde almohade. Yacoub el-Mansour avait commandé trois minarets jumeaux, conçus comme des manifestes de pierre : la Koutoubia à Marrakech, la Giralda à Séville, et celui-ci, le plus ambitieux, le plus grand, le seul à n'avoir jamais été achevé. Si vous avez visité Marrakech ou Séville, regardez bien : c'est exactement la même main d'architecte, à huit siècles de distance. Avançons maintenant vers le pied du minaret. C'est à environ 60 mètres droit devant vous. Marchez sur l'allée centrale, vous arriverez face à la base de la tour, où nous regarderons ce minaret de très près.
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Pied du minaret de la Tour Hassan
Vous voilà au pied même du minaret. Levez les yeux. Vous regardez 44 mètres de pierre. Ça paraît beaucoup, et ça l'est. Mais ce qui rend cette tour vertigineuse, c'est ce qui manque. Yacoub el-Mansour avait prévu 60 mètres, peut-être même 80 selon certains historiens. Soit l'équivalent d'un immeuble moderne de vingt étages. Restée à mi-hauteur, la tour Hassan donne pourtant déjà une idée de la démesure : sa base mesure seize mètres de côté, ce qui en aurait fait, achevée, le plus grand minaret jamais construit dans le monde musulman médiéval. Approchez-vous de la pierre. Touchez-la, si vous voulez. C'est du grès ocre rouge, extrait des carrières de la région, taillé bloc par bloc, appareillé avec une précision chirurgicale. Et regardez ce qui court tout au long de la façade : ces grands réseaux de losanges entrelacés, comme une dentelle de pierre. Ce motif a un nom, le sebka, et il est devenu la signature absolue de l'architecture almohade. Vous le retrouverez à la Koutoubia, à la Giralda, et sur tous les bâtiments de cette époque, jusqu'à l'Alhambra de Grenade. C'est l'ADN visuel d'un empire. Une particularité étonnante de ce minaret, comme de la Giralda à Séville : il n'a pas d'escalier. À l'intérieur, à la place des marches, six rampes en pente douce s'enroulent autour d'un noyau central. Pourquoi ? Pour que le muezzin puisse y monter à cheval. Voilà : cinq fois par jour, un cavalier gravissait quarante mètres de hauteur sur sa monture pour appeler à la prière depuis le sommet. Difficile de faire plus seigneurial. Levez encore les yeux. Tout en haut, vous voyez ces frises horizontales sculptées dans la pierre, comme des couronnes empilées. Et juste au-dessous, une série de fenêtres en arc outrepassé, ce qu'on appelle aussi des arcs en fer à cheval. Au sommet, le campanile prévu par les architectes n'a jamais été posé. Le minaret se termine en plate-forme nue, ouverte sur le ciel. Petit choc historique : en 1755, le grand tremblement de terre qui détruit Lisbonne traverse la Méditerranée, secoue tout le Maroc et fait s'effondrer une partie de ce qui restait de la mosquée. Le minaret, lui, tient bon. Il était bâti pour traverser les siècles, et il les a traversés. Une grande campagne de restauration a été menée dans les années 1960 par le roi Hassan II, qui considérait ce monument comme le plus important de l'identité marocaine. La pierre que vous voyez est en partie restaurée, mais l'âme et la silhouette sont d'origine. Avançons maintenant vers la forêt de colonnes que vous voyez derrière le minaret. Faites demi-tour, redescendez l'allée centrale sur 50 mètres en direction de l'esplanade. Vous allez vous retrouver au milieu de centaines de colonnes brisées : c'est là que nous nous arrêterons.
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Forêt de colonnes de la mosquée
Vous êtes maintenant au cœur de la mosquée qui n'a jamais été. Tournez sur vous-même. Tout autour, des centaines de colonnes brisées s'alignent au cordeau, en damier, jusqu'aux limites de l'esplanade. Plus précisément, il en reste 348, sur les 400 prévues à l'origine. Certaines vous arrivent à la taille, d'autres à l'épaule, d'autres encore atteignent presque deux mètres de haut. Toutes ont été brutalement interrompues, comme amputées. Imaginez un instant ce que serait devenu ce lieu si Yacoub el-Mansour avait vécu vingt ans de plus. La salle de prière aurait couvert deux hectares et demi, soit environ trois terrains de football. Ces colonnes auraient porté un toit en charpente de cèdre, peut-être recouvert de tuiles vertes, à la manière des grandes mosquées de l'époque. La salle aurait pu accueillir 40 000 fidèles en prière, plus que toutes les mosquées du Maghreb réunies. Pour vous donner un repère, c'est la capacité d'un grand stade moderne. Cette mosquée aurait été, et de très loin, la plus grande du monde musulman occidental, et probablement de tout l'Islam médiéval. Regardez maintenant la disposition. Les colonnes forment des nefs parallèles, orientées vers la qibla, c'est-à-dire vers La Mecque, qui se trouve à l'est-sud-est. Les architectes almohades avaient vu grand mais juste : l'orientation est correcte, contrairement à la première Koutoubia de Marrakech qui dut être démolie pour cause d'erreur de qibla. Ici, on a tiré les leçons des chantiers précédents. Posez la main sur l'une de ces colonnes. Elles sont en pierre calcaire claire, plus tendre que celle du minaret. C'est précisément ce qui leur a coûté la vie : trop fragiles pour traverser les siècles à découvert. Sans toit pour les protéger des pluies de l'Atlantique, sans entretien après la mort de Yacoub el-Mansour, elles se sont effondrées les unes après les autres, abattues par le vent, le gel, et le tremblement de terre de 1755 qui a donné le coup de grâce. Ce que vous voyez aujourd'hui, ce sont les souches. Et pourtant, étrangement, cet inachèvement fait toute la beauté du lieu. Une mosquée terminée serait simplement une grande mosquée. Cette mosquée-là, ouverte au ciel, fragmentée, lue à ciel ouvert, est devenue l'un des plus poignants symboles du Maroc. Un mémorial de pierre à l'ambition humaine. Tournons-nous maintenant vers le mausolée que vous voyez à l'est de l'esplanade. Marchez en diagonale sur environ 80 mètres en direction du bâtiment blanc à toit de tuiles vertes. Vous allez croiser deux gardes royaux à cheval avant d'arriver à son escalier. Faites comme tout le monde, photographiez-les sans les déranger, ils sont là pour ça aussi.
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Mausolée Mohammed V (extérieur)
Vous voilà devant le Mausolée Mohammed V. Levez les yeux. Façade de marbre blanc immaculé, toit en pyramide tronquée recouvert de tuiles vertes vernissées qui scintillent au soleil, frise calligraphique en arabe coufique courant sous le toit, et de part et d'autre de l'escalier, deux gardes royaux à cheval en uniforme rouge écarlate, sabre au côté, immobiles comme des statues. Vous ne rêvez pas, ils sont bien réels. Ce sont les Mokhazni de la Garde Royale, et ils relèvent leur poste toutes les deux heures. Vous pouvez les photographier, ils ne bougeront pas. Ce que vous regardez n'est pas un monument médiéval. C'est un édifice du XXe siècle, achevé en 1971. Et pourtant, regardez-le bien : aucun touriste pressé ne devinerait son âge. C'est précisément l'exploit. À la mort du roi Mohammed V, en 1961, son fils Hassan II décide de lui faire construire un tombeau qui soit à la hauteur de l'événement : Mohammed V a été l'homme de l'indépendance du Maroc, exilé par les Français en 1953, rappelé en triomphe en 1955, et père de la nation moderne. Hassan II veut un mausolée qui dialogue avec la Tour Hassan voisine — pour que le passé impérial almohade et le présent royal alaouite se répondent à travers l'esplanade. Pour réaliser ce miracle, il choisit un architecte vietnamien, Vô Toàn, qui avait déjà travaillé en France. Vô Toàn passe trois ans à parcourir le Maroc pour étudier les chefs-d'œuvre de l'art traditionnel marocain : les zelliges de Fès, les plâtres sculptés de Meknès, les bois peints de Marrakech. Il dessine ensuite un édifice qui n'est pas une imitation, mais une synthèse. Le résultat, vous l'avez devant vous. Approchez-vous des murs. Vous voyez les zelliges, ces mosaïques de céramique émaillée qui tapissent les soubassements. Plus haut, des inscriptions calligraphiques en stuc sculpté, des étoiles à huit branches, des arcs polylobés. Quatre cents artisans marocains ont travaillé ici pendant dix ans : maâlems zelligeurs de Fès, sculpteurs sur bois de Tétouan, brodeurs sur cuir de Meknès, fondeurs de bronze de Marrakech. C'est, en quelque sorte, le testament du savoir-faire marocain traditionnel à l'aube de l'industrialisation. Le toit pyramidal en tuiles vertes mérite un mot. Le vert est, dans l'Islam, la couleur du paradis et celle des descendants du prophète Mohammed. Or les rois alaouites du Maroc, Mohammed V comme Hassan II et l'actuel Mohammed VI, sont des chérifs, c'est-à-dire des descendants directs du Prophète. Ce toit vert est donc à la fois un signe religieux et une signature dynastique. Montons maintenant l'escalier. Entrez dans le mausolée. Tenue correcte exigée : épaules et genoux couverts. Pas de flash photo. Et silence — c'est un lieu funéraire en activité.
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Intérieur du mausolée et conclusion
Vous voilà à l'intérieur du mausolée. Avancez jusqu'à la balustrade qui surplombe la salle. Et là, prenez une seconde pour absorber la scène. En contrebas, au centre exact de la pièce, vous voyez un grand sarcophage de marbre blanc rosé, finement sculpté, posé sur un socle bas. C'est le tombeau de Mohammed V. À sa droite, légèrement en retrait, un second sarcophage plus modeste : c'est celui de son fils Hassan II, qui repose ici depuis 1999. Et à gauche, un troisième tombeau, celui du prince Moulay Abdallah, frère de Hassan II, mort en 1983. Levez maintenant la tête. Le plafond est un chef-d'œuvre. Bois de cèdre de l'Atlas, sculpté en caissons étoilés à huit branches, peint à la main, rehaussé de feuille d'or véritable. Comptez les étoiles : il y en a plusieurs centaines. Chacune a été dessinée, taillée, peinte, posée à la main par des artisans qui appartenaient aux dernières générations à maîtriser ces techniques. Au centre du plafond, un grand lustre en bronze ciselé descend en cascade, comme un soleil suspendu. Tout autour de vous, sur la galerie, regardez les murs. Stuc sculpté à la main, en haut. Zelliges polychromes, en bas. Calligraphies arabes en frise, courant sur tout le pourtour : ce sont des versets du Coran, principalement de la sourate Yâ-Sîn, traditionnellement récitée pour les défunts. Si vous fermez à demi les yeux, vous pourriez vous croire dans une médersa mérinide du XIVe siècle. Et pourtant tout cela a été créé entre 1962 et 1971. Dans un coin discret de la galerie, vous remarquerez un homme âgé, parfois deux, assis sur un tabouret, qui psalmodie à voix basse. Ce sont les fqih, des récitants du Coran qui se relaient ici en permanence pour réciter les versets sacrés au-dessus des tombes royales. Présence continue depuis 1971. C'est l'un des derniers lieux du monde où ce rite de veille funéraire perpétuelle est observé sans interruption. Quelques mots avant que vous ne ressortiez. La famille royale alaouite règne sur le Maroc depuis 1666, plus de trois siècles et demi. Mohammed V, dont vous venez de voir le tombeau, est considéré comme le père de la nation moderne. Hassan II, son fils, est le bâtisseur du Maroc contemporain. Et l'actuel roi, Mohammed VI, est le petit-fils du premier et le fils du second. Quand il est en mission officielle à Rabat, il vient parfois se recueillir ici, seul, à l'aube. Personne ne le voit, sauf les fqih. Vous arrivez au terme de notre visite. En cinquante minutes et trois cents mètres, vous avez traversé huit siècles : du rêve impérial almohade de Yacoub el-Mansour à l'identité moderne d'un Maroc indépendant. HelloMorocco vous propose d'autres tours de Rabat : la Kasbah des Oudayas, la médina, ou la nécropole de Chellah. À très bientôt.