CultureEssaouira

Port, Skala & Place Moulay Hassan : la façade Atlantique d'Essaouira

·1h15·0.8 km
Essaouira, la « bien dessinée », est une ville-port unique au Maroc : voulue de toutes pièces par un sultan, dessinée par un architecte français au XVIIIe siècle, classée par l'UNESCO en 2001. Ce parcours de 800 mètres relie les trois lieux les plus emblématiques de la cité : la Place Moulay Hassan, ouverte sur l'océan ; le port de pêche, ses barques bleues et sa criée du matin ; et la grande Skala, ses canons de bronze face aux îles Mogador. En six étapes, vous découvrirez pourquoi un élève de Vauban a planifié une médina marocaine en damier, où Game of Thrones a tourné Astapor, et ce qui rend les sardines d'Essaouira aussi célèbres. À faire de préférence en fin d'après-midi.

Étapes du parcours (6)

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    Place Moulay Hassan, ouverte sur l'océan

    Vous voilà sur la Place Moulay Hassan, le grand salon à ciel ouvert d'Essaouira. Tournez-vous lentement sur vous-même : d'un côté vous voyez les terrasses des cafés, alignées en éventail, avec leurs chaises en bois bleu et blanc, leurs plateaux de thé à la menthe et leurs joueurs de cartes locaux ; de l'autre, au bout de la place, une grande porte fortifiée qui s'ouvre sur le port — c'est là que nous irons dans un instant. Et, presque partout, le vent. Le vent qui fait claquer les nappes, qui porte les odeurs de poisson grillé, qui couche les drapeaux. Vous l'aurez compris très vite : à Essaouira, le vent fait partie du paysage. Bienvenue dans cette visite Guide Audio HelloMorocco. Pendant l'heure qui vient, nous allons explorer ensemble la façade atlantique d'Essaouira : cette place, le port, et les remparts fortifiés qu'on appelle ici la Skala. Marchez à votre rythme, mes commentaires se déclenchent automatiquement quand vous arrivez à chaque étape. Si jamais le GPS vous joue un tour, le bouton « Je suis arrivé » est toujours là pour vous dépanner. Commençons par cette place. Vous êtes au cœur névralgique de la médina, à l'endroit même où elle bascule vers la mer. La place porte le nom du sultan alaouite Moulay Hassan I, qui a régné à la fin du XIXe siècle, à une époque où Essaouira était encore le premier port du Maroc. Mais la place elle-même est plus ancienne : elle date de la fondation de la ville, dans les années 1760, et elle a toujours servi de poumon, de carrefour, de lieu de rendez-vous. Regardez à vos pieds. Vous voyez probablement, fixées au sol ou sur des bornes en pierre, des plaques toponymiques en français : « Place Moulay Hassan », « Avenue de l'Istiqlal ». Ces plaques sont un vestige du protectorat français, qui a duré de 1912 à 1956. Le Maréchal Lyautey, premier résident général de France au Maroc, avait imposé une règle d'urbanisme intelligente : ne pas toucher aux médinas anciennes, et construire les villes nouvelles à côté. Grâce à lui, Essaouira a été préservée. Et aujourd'hui encore, dans toute la médina, vous trouvez ces fameuses « bornes de Lyautey » qui indiquent le nom des rues en arabe et en français. Levez maintenant les yeux vers les façades. Du blanc, du bleu, encore du blanc, encore du bleu. C'est la signature visuelle d'Essaouira, et ce n'est pas un hasard de carte postale : la chaux blanche réfléchit la lumière, le bleu indigo des volets éloigne les mouches — c'est ce qu'on disait, du moins. Vrai ou faux, le résultat est devenu une marque de fabrique, partagée avec quelques villes méditerranéennes comme Chefchaouen ou les Cyclades grecques. Avançons maintenant vers la grande porte fortifiée que vous voyez au bout de la place. C'est par là qu'on rejoint le port. À environ 80 mètres devant vous, droit devant : marchez tranquillement vers l'arche de pierre claire, et arrêtez-vous juste sous la voûte.

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    Porte de la Marine (Bab al-Marsa)

    Vous voilà sous l'arche de la Porte de la Marine, ou Bab al-Marsa en arabe — littéralement, la porte du port. Levez les yeux : juste au-dessus du passage, vous distinguez une plaque sculptée dans la pierre, avec une inscription en arabe et un blason. Le blason, c'est celui de la dynastie alaouite, qui règne sur le Maroc depuis le XVIIe siècle et qui est encore aujourd'hui sur le trône. L'inscription, elle, donne la date de construction de la porte : 1769. C'est le bon moment pour commencer à raconter une histoire que vous allez entendre revenir tout au long de cette visite : celle de la naissance d'Essaouira. Imaginez la scène. Nous sommes en 1764. Le sultan alaouite Sidi Mohammed ben Abdallah, un des grands réformateurs de l'histoire du Maroc, regarde sa carte et prend une décision radicale. Il veut un nouveau port. Pas n'importe lequel : un port moderne, fortifié, capable de capter tout le commerce maritime entre l'Europe, l'Afrique subsaharienne et le Maroc. Pour ça, il choisit ce site, à mi-chemin entre Agadir et Safi, sur une avancée rocheuse battue par les alizés. Et il fait fermer le port d'Agadir, qui était jusque-là le grand port du sud, pour forcer tous les marchands à venir s'installer ici. Le projet est confié à un Européen, ce qui à l'époque est exceptionnel. Plus précisément à un ingénieur militaire français, Théodore Cornut, ancien élève de Vauban — vous savez, le grand Vauban, ingénieur en chef de Louis XIV. Cornut va dessiner Essaouira comme une ville européenne : un plan en damier, des rues qui se croisent à angle droit, des bastions aux quatre coins, une enceinte continue. Une ville pensée comme un Saint-Malo africain. Et c'est exactement ce que vous allez voir tout à l'heure depuis les remparts. La porte sous laquelle vous êtes fait partie de ce dispositif. Elle relie la médina civile, derrière vous, au port militaire et marchand devant vous. À l'époque, on contrôlait ici toutes les marchandises qui entraient et sortaient. Aujourd'hui, on y contrôle surtout les selfies des touristes — ce qui, soyons honnêtes, est un net progrès. Avançons vers le port. Franchissez la porte, descendez la légère pente sur 60 mètres, et arrêtez-vous au bord du quai, là où les barques bleues sont alignées. Vous allez très vite comprendre pourquoi.

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    Port de pêche, les barques bleues

    Vous y êtes : le port de pêche d'Essaouira, l'un des trois plus grands ports sardiniers du Maroc. Devant vous, alignées par dizaines, les barques bleues — un bleu très particulier, un peu cobalt, un peu indigo, qu'on appelle ici tout simplement « bleu Essaouira ». Cette couleur n'a rien d'arbitraire : c'est l'antifouling traditionnel, une peinture à base de sulfate de cuivre qui empêche les coquillages et les algues de s'accrocher à la coque. Pratique, devenu esthétique, devenu identité. Tendez l'oreille un instant. Vous entendez probablement les mouettes, elles sont des milliers ; le claquement des coques contre les pneus de protection ; les cris des marins en darija — l'arabe marocain — quand ils négocient le poisson. Vous sentez l'odeur, aussi : le poisson frais, le sel, le diesel des moteurs. C'est puissant, parfois écrasant, mais c'est l'odeur d'un vrai port de travail, pas d'un décor de carte postale. Le matin, entre 9 et 11 heures, vous assistez ici à la criée. Les chalutiers reviennent de la nuit, les caisses de poisson s'empilent sur le quai, et un rituel d'enchères très rapide se met en place. Le poisson roi, c'est la sardine : Essaouira en pêche plus de 100 000 tonnes par an. Mais on trouve aussi du merlan, du congre, de la dorade, parfois du thon, et les fameux poulpes que l'on suspend pour les sécher au vent. À midi, tout est vendu, et le port se vide. Sur votre droite, vous voyez probablement quelques échoppes en plein air : des tables en plastique, des grillades fumantes, des assiettes en aluminium. C'est l'institution locale : la grillade au quai. Vous choisissez vos poissons directement à l'étal — sardines, calamars, crevettes, dorades — vous les payez au poids, et on vous les grille devant vous, sur des braises de bois d'olivier. On vous sert ça avec du pain, du citron, un peu de sel et de cumin, et c'est terminé. Comptez entre 50 et 80 dirhams pour un repas honnête. Petit conseil : c'est meilleur le midi, quand le poisson est de la pêche du matin. Un dernier mot sur l'histoire. Le port que vous voyez date du XVIIIe siècle, comme la médina, mais le site est utilisé depuis l'Antiquité. Les Phéniciens venaient déjà accoster ici il y a plus de 2 500 ans — nous y reviendrons largement dans le tour « L'histoire d'Essaouira », si vous l'écoutez ensuite. Pour l'instant, retenez que ce que vous voyez, ce port qui sent le poisson et résonne du cri des mouettes, est en activité continue depuis l'âge du bronze. Peu de ports dans le monde peuvent en dire autant. Avançons maintenant vers les remparts. Tournez à droite et longez le quai sur 80 mètres environ, en direction de la grande tour fortifiée que vous apercevez au bout. Une fois arrivé au pied des marches, montez sur la Skala — l'entrée est juste là.

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    Skala du port et îles Mogador

    Vous voilà au sommet de la Skala du port. Le mot Skala vient du portugais escala, qui signifie échelle, escale, terrasse fortifiée. C'est ce que vous voyez sous vos pieds : une grande terrasse de pierre, dominant à la fois l'océan et le port. Devant vous, alignés face au large, des canons. Beaucoup de canons. Approchez-vous-en : vous remarquez, gravés dans le bronze, des écussons, des couronnes, parfois des dates, parfois des inscriptions en castillan ou en portugais. Ces canons ne sont pas marocains. Ce sont des prises de guerre. Certains datent du XVIIe siècle, fondus à Séville ou à Lisbonne, capturés sur des navires européens ou pris dans des forts portugais quand le Maroc a reconquis ses places côtières. Le sultan Sidi Mohammed ben Abdallah, au XVIIIe siècle, les a tous fait remonter ici, sur les remparts d'Essaouira, pour défendre son nouveau port. Quand vous regardez ces canons, vous regardez l'histoire de la Méditerranée et de l'Atlantique au temps des grandes rivalités impériales : Espagne, Portugal, France, Angleterre, Maroc. Tous ces empires se sont disputé cette côte, et il en reste, ici, une collection de bronze unique au monde. Levez les yeux, maintenant, et regardez vers le large. Vous voyez, à environ deux kilomètres, un archipel de petites îles plates et claires : ce sont les îles Mogador, ou îles Purpuraires. Mogador, c'est le vieux nom phénicien d'Essaouira, qui est resté collé à la ville pendant plus de deux mille ans, et que les Européens utilisaient encore jusqu'au XXe siècle. Aujourd'hui, ces îles sont une réserve naturelle strictement protégée : on n'y débarque pas, sauf autorisation scientifique exceptionnelle. Pourquoi protégées ? À cause d'un oiseau extraordinaire, le faucon d'Eléonore. C'est un petit faucon migrateur qui passe l'hiver à Madagascar et qui vient nicher à Mogador chaque été. Sa particularité : il chasse les passereaux migrateurs en plein vol au-dessus de l'Atlantique, en septembre et octobre. Les îles Mogador concentrent une part importante de la population mondiale nicheuse — quelques centaines de couples seulement. Si vous êtes ici en fin d'été, vous pourrez les voir tournoyer haut dans le ciel, surtout en fin d'après-midi. Et puis il y a le décor. Les îles Mogador, leur silhouette plate, leur lumière dorée, leur isolement : tout ça a séduit de nombreux artistes. Orson Welles est venu ici en 1949 pour tourner certaines scènes de son Othello, qu'il finança au jour le jour, à bout de souffle. Jimi Hendrix aurait passé quelques jours dans la région à la fin des années 1960 — l'épisode est devenu mythique, sans doute beaucoup exagéré, mais on le raconte volontiers ici. Plus récemment, Game of Thrones est venue tourner sur les remparts qu'on va atteindre maintenant. Direction la Skala de la kasbah, l'autre grande terrasse fortifiée d'Essaouira, plus haute, plus longue. Redescendez les marches, retraversez la Porte de la Marine, et tournez à gauche dans la médina. Comptez environ 250 mètres et 4 minutes : suivez les ruelles, les remparts apparaîtront sur votre gauche.

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    Skala de la kasbah, où Game of Thrones a tourné Astapor

    Vous voilà sur la Skala de la kasbah. Plus longue, plus haute, plus impressionnante que la Skala du port. C'est ici que la signature de Théodore Cornut éclate au grand jour. Regardez la ligne des remparts : longue, droite, percée à intervalles réguliers de meurtrières et de canonnières. Regardez les merlons crénelés au-dessus de votre tête, en forme d'abeille — c'est de la fortification à l'européenne, pas à la marocaine. Comparez mentalement avec les remparts en pisé crénelés en pyramides de Marrakech ou de Fès : rien à voir. Cornut a transposé ici ce qu'il avait appris en France, sur les côtes de Bretagne et de Provence. Approchez-vous des canons. Comme ceux du port, ce sont des pièces européennes, certaines portugaises, certaines espagnoles, certaines hollandaises. Lisez les inscriptions si vous le pouvez : on y devine encore, parfois, le nom de la fonderie — Séville, Barcelone, Lisbonne. Imaginez : ces canons ont voyagé. Fondus dans une ville européenne, embarqués sur des navires, pris dans des combats ou des forteresses, ramenés à Essaouira, et installés ici depuis 250 ans, à pointer vers le large. Aujourd'hui, ils ne servent qu'à appuyer les coudes des touristes qui prennent des photos. C'est probablement la meilleure utilisation qu'on ait jamais trouvée pour un canon. Maintenant, une parenthèse pop culture. Si vous êtes amateur de Game of Thrones, regardez bien autour de vous. Cette Skala et ces remparts ont servi de décor pour la cité fictive d'Astapor, dans la saison 3 de la série. Vous savez, l'épisode où Daenerys achète les Immaculés et libère ses dragons : la fameuse scène où elle prononce « Dracarys », tournée juste devant vous, sur ces remparts, avec l'océan en fond. Game of Thrones a tourné dans plusieurs lieux du Maroc — Aït Benhaddou pour Yunkai, Ouarzazate pour les studios — mais Essaouira a hérité de la plus belle scène. Si vous regardez la série en rentrant, vous reconnaîtrez immédiatement le décor. Descendez maintenant des remparts et regardez, en contrebas, les ruelles d'artisans : les vitrines débordent d'objets en bois de thuya, marqueté de nacre, de citronnier, parfois d'argent. Le thuya est un arbre rare, endémique, qui pousse uniquement dans cette région. Essaouira est la capitale mondiale de la marqueterie de thuya depuis le XIXe siècle. Si vous voulez ramener un souvenir, c'est ici qu'il faut chercher : préférez les petits ateliers, demandez à voir le travail en cours, négociez sans agressivité. Direction maintenant le retour vers la Place Moulay Hassan. Quittez la Skala par les escaliers descendants, suivez la rue Skala sur environ 200 mètres, puis tournez à droite et laissez-vous porter : la place réapparaîtra droit devant.

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    Retour Place Moulay Hassan, par les artisans du thuya

    Vous voilà de retour sur la Place Moulay Hassan, là où nous avions commencé cette visite il y a presque une heure. Avant de conclure, marchons quelques minutes en regardant autour de vous. Vous avez parcouru 800 mètres à peine, et pourtant vous avez fait le tour d'à peu près tout ce qui fait Essaouira : la place, le port, les deux Skalas, les ruelles. C'est le grand luxe de cette ville : elle est dense, lisible, à taille humaine. Vous pouvez la connaître en une après-midi, et y revenir toute votre vie sans en faire le tour. Quelques mots, pour finir, sur l'âme d'Essaouira. Cette ville a longtemps été le grand port cosmopolite du Maroc, au XIXe siècle. Marchands juifs, anglais, français, allemands, portugais, arabes, berbères : on parlait ici toutes les langues, on changeait toutes les monnaies. Le mellah, le quartier juif historique, comptait à son apogée près de 40 % de la population de la ville — proportion exceptionnelle au Maroc, et même au Maghreb. La plupart des familles juives sont parties dans les années 1950 et 1960, mais leur empreinte est partout : dans la trame des rues, dans les façades, dans la cuisine, dans la musique. Essaouira sans cette mémoire-là ne serait pas Essaouira. Et puis il y a la musique. Vous l'aurez peut-être entendue dans la médina sans la nommer : les rythmes profonds, hypnotiques, des tambours et des qraqeb — ces grandes castagnettes métalliques. C'est la musique gnawa, héritée des esclaves subsahariens amenés au Maroc à partir du XVIe siècle. Essaouira est devenue, depuis 1998, la capitale mondiale de cette musique, grâce au Festival Gnaoua qui se tient chaque année en juin. Pendant quatre jours, la ville se transforme en scène géante, des centaines de milliers de personnes affluent, et les rythmes gnawas dialoguent avec le jazz, le rock, la pop. Si vous avez l'occasion de venir à ce moment-là, n'hésitez pas une seconde. Dernier détail. Vous avez peut-être remarqué qu'à Essaouira, le vent souffle tout le temps. C'est l'alizé qui arrive du nord-ouest, presque sans interruption, surtout entre avril et septembre. Le nom berbère ancien d'Essaouira, Tassort, signifierait littéralement « la ventée ». Ce vent permanent, qui peut être pénible, a fait deux choses excellentes pour la ville : il y a chassé les moustiques — Essaouira est l'une des rares villes côtières marocaines sans paludisme historique — et il en a fait, depuis vingt ans, l'une des capitales mondiales du kitesurf et du windsurf. La plage que vous voyez au sud de la place est, paraît-il, l'un des dix meilleurs spots au monde. Voilà, vous arrivez au terme de cette visite. Si l'envie vous prend de comprendre comment cette ville étonnante est née, comment elle est devenue ce qu'elle est, écoutez maintenant notre tour « L'histoire d'Essaouira » : un fauteuil, un thé à la menthe en terrasse, et 16 minutes pour traverser 2 500 ans. À très bientôt.

Infos rapides

Durée
1h15
Distance
0.8 km
Difficulté
medium
Langues
FR