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Medersa Ben Youssef : école coranique restaurée

·1h·0.2 km
Rouverte en 2022 après plusieurs années de restauration majeure, la Medersa Ben Youssef est l'une des plus belles et des plus émouvantes pages de l'architecture marocaine. Fondée à l'origine par les Mérinides au XIVe siècle, reconstruite sous les Saadiens au milieu du XVIe par le sultan Abdellah al-Ghalib, elle a accueilli jusqu'à neuf cents étudiants venus de tout le Maghreb et de l'Afrique de l'Ouest, attirés par l'enseignement de la grammaire arabe, du droit islamique, du Coran et de la théologie. Ce parcours de cinq étapes vous emmène de la porte d'entrée en cèdre sculpté au patio central tapissé de zelliges, de la salle de prière au mihrab finement ouvragé jusqu'à l'étage des cellules d'étudiants, dans l'ascétisme studieux d'une vie consacrée à l'étude.

Étapes du parcours (5)

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    Façade et porte de cèdre sculptée

    Vous voilà devant la porte d'entrée de la Medersa Ben Youssef. Levez les yeux : une porte monumentale en bois de cèdre sculpté, encadrée de stuc finement ouvragé, surmontée d'une corniche en bois patiné par les siècles. Tout autour, la façade est étonnamment sobre, presque austère : des murs en pisé clair, peu d'ornement, quelques fenêtres en hauteur. C'est une autre règle de l'architecture marocaine : on ne montre rien dehors, tout se déploie à l'intérieur. La promesse est volontairement gardée pour celui qui franchira le seuil. Bienvenue dans cette visite Guide Audio HelloMorocco de la Medersa Ben Youssef. Pendant l'heure qui vient, nous allons explorer ensemble en cinq étapes l'une des plus grandes écoles coraniques du monde musulman médiéval, restaurée à grands frais et rouverte au public en 2022. Marchez à votre rythme, mes commentaires se déclenchent à chaque arrêt. Si jamais le GPS faiblit dans les espaces intérieurs, appuyez sur le bouton "Je suis arrivé". Avant d'entrer, prenons une minute pour comprendre ce qu'est une medersa. En arabe, le mot vient de la racine darasa, qui signifie "étudier". Une medersa, c'est une école-pensionnat religieuse. On y étudie principalement le Coran, le droit islamique — fiqh —, la grammaire arabe, parfois la théologie, l'astronomie, les mathématiques. Et l'on y vit. C'est-à-dire que les étudiants y dorment, y mangent, y prient, parfois pendant plusieurs années. L'institution naît dans le monde sunnite au XIe siècle, à Bagdad et au Caire, comme réponse à la pression doctrinale des chiites fatimides. Très vite, elle se propage vers l'ouest, jusqu'au Maghreb. Au Maroc, ce sont les Mérinides — la dynastie qui règne au XIIIe et XIVe siècle — qui multiplient les médersas, à Fès, à Salé, à Meknès, à Marrakech. La medersa Ben Youssef est l'une d'entre elles, fondée d'abord sous les Mérinides au XIVe siècle. Mais le bâtiment que vous voyez aujourd'hui n'est pas le bâtiment d'origine. Il a été entièrement reconstruit au milieu du XVIe siècle, au moment où Marrakech reprenait son rang de capitale impériale sous les Saadiens. C'est le sultan Abdellah al-Ghalib, fils de Mohammed ach-Cheikh et père de Moulay Abdellah dont je vous parlais ailleurs, qui ordonne cette reconstruction vers 1565. Il veut faire de Ben Youssef la plus grande medersa du Maghreb, et il y parvient. À son apogée, la medersa pouvait accueillir jusqu'à neuf cents étudiants. C'est un chiffre considérable pour l'époque : c'est plus que la plupart des universités européennes du XVIe siècle. Et ces étudiants venaient parfois de très loin : du Sahel, du Sénégal, du Soudan, de Mauritanie, ou des montagnes de l'Atlas. Une bourse était attribuée aux meilleurs, le logement et la nourriture étaient gratuits, l'enseignement aussi. Une vraie université populaire d'État. Avançons. Présentez votre billet à l'entrée — l'accès est payant —, franchissez la porte de cèdre, suivez le couloir d'entrée qui débouche sur le patio principal. C'est là que nous nous arrêterons.

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    Patio central avec bassin

    Vous voilà dans le patio central de la medersa. Tournez sur vous-même, prenez votre temps. Devant vous, un grand patio rectangulaire d'une vingtaine de mètres de long, avec un bassin allongé en marbre au centre. Sur les côtés courts, les murs sont décorés du sol au plafond. Sur les côtés longs, deux étages de galeries à colonnes ouvrent sur les cellules. Et tout autour, du sol à la corniche, vous lisez la grammaire complète du décor mauresque : zelliges, stuc, cèdre, calligraphies. Approchez-vous des murs. Au sol, des zelliges polychromes en mosaïques étoilées, dans des dégradés de vert, de bleu, de jaune et d'ocre. À mi-hauteur, un bandeau de stuc finement sculpté, des motifs floraux stylisés, des entrelacs géométriques, et surtout, surtout, des inscriptions calligraphiques. Levez les yeux : tout en haut, sous la corniche en cèdre, courent des frises de calligraphie monumentale. Si vous lisez l'arabe, vous reconnaîtrez des versets coraniques, des formules pieuses, et le nom du sultan fondateur Abdellah al-Ghalib, gravé en lettres dorées. Pause. Cette densité décorative n'est pas un caprice ni une simple ostentation. Dans la pédagogie islamique médiévale, le décor est lui-même un enseignement. Les motifs géométriques renvoient à la mathématique cachée du monde, à l'unité de Dieu sous la diversité des formes. Les inscriptions coraniques rappellent en permanence la parole révélée. Les fleurs stylisées évoquent le paradis promis. Vivre quatre ans dans ce patio, c'était littéralement vivre dans un manuel ouvert. Le bassin au centre, lui, n'est pas qu'esthétique. C'est un bassin d'ablutions rituelles. Avant la prière, qui ponctue cinq fois par jour la vie de la medersa, les étudiants venaient se laver les mains, le visage, les avant-bras, les pieds. C'est un geste fondamental de l'islam : on ne prie pas sans s'être préalablement purifié. Le bassin est donc le centre du dispositif, à la fois géographique, spirituel et hygiénique. Tournez maintenant les yeux vers les galeries du premier étage. Vous voyez ces ouvertures ajourées en bois sculpté ? Ce sont des moucharabiehs, des panneaux finement découpés à travers lesquels les étudiants des cellules pouvaient regarder le patio sans être vus. C'était utile pour suivre les leçons publiques qui se donnaient parfois dans le patio, les débats théologiques, les visites du sultan ou des grands cadis. Le moucharabieh, c'est l'écran avant l'écran : on voit sans être vu, on est présent sans déranger. Petite curiosité linguistique : le mot moucharabieh vient de l'arabe charab, qui signifie boire. À l'origine, c'était un balcon ou une niche en bois ajouré où l'on plaçait des jarres d'eau pour les rafraîchir grâce aux courants d'air. Il y avait donc une dimension de service, pas seulement d'observation. La langue arabe, comme toujours, garde la trace concrète des origines. Avançons. Sortez du patio par le côté est, suivez le couloir court qui s'ouvre face à vous. Vous entrez dans la salle de prière, l'espace le plus sacré de la medersa.

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    Salle de prière et mihrab

    Vous voilà dans la salle de prière de la medersa. Ressentez d'abord le silence et la lumière, qui changent immédiatement par rapport au patio. Tournez-vous vers le fond : devant vous se dresse le mihrab, cette niche orientée vers La Mecque qui marque la direction de la prière, encadrée d'un arc finement décoré en stuc sculpté. Au-dessus, un plafond en cèdre travaillé, et probablement au centre, un grand lustre en cuivre ou en métal. Le mihrab est l'élément architectural le plus important d'une mosquée ou d'une salle de prière. Il indique la qibla, la direction de La Mecque, vers laquelle tous les fidèles doivent se tourner pour prier. À Marrakech, comme je vous le disais peut-être dans un autre tour, La Mecque est plein est, légèrement décalée vers le sud. Le mihrab est donc orienté précisément dans cette direction, et toute la salle de prière est construite autour de cet axe sacré. Approchez-vous du mihrab. Regardez le détail du stuc : des inscriptions coraniques en calligraphie coufique anguleuse alternent avec des motifs floraux stylisés en arabesque. La couleur dominante est l'ocre clair, parfois rehaussée de bleu et de doré pour souligner certains versets. C'est une dentelle de pierre cuite, taillée à la main par les meilleurs maîtres stucateurs saadiens. Restaurer ce type d'ouvrage demande aujourd'hui des années de travail, et seuls quelques ateliers à Fès et à Marrakech maîtrisent encore les techniques d'origine. Imaginez maintenant la salle pleine. À l'heure de la prière, plusieurs centaines d'étudiants s'alignaient en rangs serrés, pieds nus sur le tapis, les épaules touchant celles du voisin. Devant, au pied du mihrab, l'imam dirigeait la prière. Sa voix portée par l'écho de la salle voûtée, les versets du Coran récités à l'unisson, les inclinations rituelles, les prosternations. Cinq fois par jour, ce rite ponctuait la vie de la medersa, comme la respiration d'une grande communauté. Quelques mots aussi sur l'enseignement, qui se donnait parfois dans cette même salle. Le maître — qu'on appelait un cheikh ou un alim — s'asseyait adossé à un pilier ou contre un mur. Les étudiants formaient un cercle autour de lui. La technique, qu'on appelait halqa — le même mot que sur la place Jemaa El Fna —, consistait à entendre le maître dicter un texte ancien, à le mémoriser, puis à le commenter par questions et réponses. Pas de prise de notes : tout devait passer par la mémoire. Un bon étudiant connaissait par cœur le Coran complet — soixante-mille mots —, plus des recueils de hadiths, des manuels de droit, et de la poésie classique. Une mémoire de moine bénédictin, dans une autre tradition. Avançons. Sortez de la salle de prière, retournez dans le patio. Sur la galerie nord, vous trouverez un escalier en pierre qui monte à l'étage. C'est là que nous allons découvrir les cellules d'étudiants.

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    Étage des cellules d'étudiants

    Vous voilà à l'étage des cellules d'étudiants. Tournez-vous lentement, prenez votre temps. De part et d'autre du patio, à ce niveau, courent des galeries qui desservent les cellules. Devant vous, plusieurs portes en bois s'alignent. Approchez-vous d'une cellule ouverte à la visite. Ce que vous voyez à l'intérieur peut vous surprendre : c'est minuscule. Trois ou quatre mètres carrés, parfois moins. Une banquette en pierre courant le long du mur. Une petite fenêtre haute donnant sur la rue ou sur le patio. Et c'est tout. C'est ici que vivaient les étudiants de la medersa. Ils étaient deux à six par cellule selon les périodes et l'affluence. Ils dormaient sur des nattes posées à même le sol, parfois sur la banquette. Ils gardaient leurs livres, leurs vêtements, leurs effets personnels dans un coffre placé sous la banquette ou dans une niche du mur. Ils étudiaient à la lueur d'une bougie ou d'une lampe à huile. C'était une vie d'ascétisme studieux, exactement comme dans un monastère bénédictin de la même époque, en Europe. Comptez-bien : la medersa avait, à son apogée, environ cent trente cellules réparties sur deux niveaux. Avec quatre à six étudiants par cellule, on arrive aisément aux six ou neuf cents étudiants dont je vous parlais en introduction. Ce n'est pas une exagération : c'est une réalité documentée par les chroniques saadiennes. Imaginons la vie ordinaire d'un étudiant ici. Il se levait avant l'aube pour la prière du Fajr, dans la salle où nous étions à l'étape précédente. Il prenait un petit-déjeuner frugal — du pain, du lait, parfois des dattes —. Il étudiait le matin avec son maître. Il déjeunait au milieu de la journée — un plat unique, souvent un tajine ou un couscous, financé par les revenus du Habous, c'est-à-dire des biens religieux qui dotaient la medersa. Il étudiait à nouveau l'après-midi. Il priait l'Asr, puis le Maghreb au coucher du soleil. Il dînait léger. Il étudiait encore en début de soirée, à la lampe à huile. Il priait l'Isha. Et il dormait. Les cursus duraient en général entre trois et six ans, parfois davantage. À la fin, l'étudiant qui avait achevé son apprentissage recevait un certificat — une ijaza — délivré par son maître, qui l'autorisait à enseigner à son tour ou à exercer comme cadi, comme imam, ou comme savant lettré. Beaucoup de grands jurisconsultes marocains, mauritaniens, sénégalais ou maliens du XVIe au XIXe siècle ont étudié dans cette medersa. La diaspora intellectuelle issue de Ben Youssef a essaimé tout l'Ouest africain musulman. Cette tradition s'est éteinte au XXe siècle. La medersa a fermé en 1960, peu après l'indépendance, quand l'enseignement coranique traditionnel a été progressivement remplacé par un système universitaire moderne. Pendant soixante ans, le bâtiment a servi de musée, de monument, mais il n'a plus été école. Aujourd'hui, depuis sa restauration, il est essentiellement patrimonial, mais l'esprit du lieu, lui, est intact. Avançons. Redescendez prudemment l'escalier, retournez dans le patio. Une dernière étape, en conclusion, au cœur du patio principal.

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    Conclusion : la medersa dans le réseau d'écoles coraniques

    Vous voilà revenus au centre du patio. Tournez-vous lentement une dernière fois. Vous avez maintenant les éléments pour comprendre ce que vous avez sous les yeux : non pas un simple monument, mais une véritable université médiévale, dans laquelle des générations d'étudiants ont vécu, étudié, prié, débattu, vieilli, parfois jusqu'à devenir eux-mêmes les maîtres dont d'autres viendraient suivre l'enseignement. Il faut maintenant resituer Ben Youssef dans son réseau. La medersa de Marrakech n'est pas un cas isolé : elle est l'une des grandes institutions d'enseignement du Maroc, dans un système qui regroupait une bonne dizaine de médersas réparties sur tout le territoire. Au sommet du système, deux institutions tutélaires. À Fès, la Karaouiyine, fondée en 859 par Fatima al-Fihriya, qui est probablement la plus ancienne université encore en fonction au monde — l'UNESCO la reconnaît comme telle. À Tunis, la Zitouna, autre grande université de la tradition malékite. Et autour, un réseau de médersas relais, dont Ben Youssef à Marrakech. À Fès, vous trouvez aussi la médersa Bou Inania, fondée en 1356 par le sultan mérinide Abou Inan, et considérée par beaucoup comme la plus belle médersa du Maroc, même si elle est plus petite que Ben Youssef. À Salé, la médersa Abou al-Hassan, plus modeste mais d'une élégance remarquable. À Meknès, la médersa Bou Inania de la même fondation que celle de Fès. Toutes ces institutions appartenaient à la même grande tradition pédagogique : celle de l'islam malékite, dominant au Maghreb. Le malékisme, qu'est-ce que c'est ? C'est l'une des quatre grandes écoles juridiques de l'islam sunnite, celle qui a été fondée au IXe siècle par l'imam Malik ibn Anas, à Médine. Elle s'est implantée très tôt en Afrique du Nord et en Andalousie, et y est devenue dominante. Aujourd'hui encore, le Maroc, l'Algérie, la Tunisie, la Mauritanie et une grande partie de l'Afrique de l'Ouest pratiquent un islam malékite. Toutes ces médersas, dont Ben Youssef, formaient les cadres religieux et juridiques du Maghreb malékite. Quelques mots, pour finir, sur la restauration que vous voyez autour de vous. Entre 2018 et 2022, la medersa a été l'objet d'un chantier patrimonial colossal, financé par l'État marocain. Les zelliges abîmés ont été remplacés par des artisans formés à l'ancienne. Les stucs effrités ont été reconsolidés. Les bois de cèdre ont été nettoyés, traités, parfois remplacés par des cèdres jeunes coupés dans le Moyen Atlas selon les techniques anciennes. Le bassin a été restauré, les calligraphies ravivées. Aujourd'hui, vous voyez la medersa probablement plus proche de son état d'origine qu'à n'importe quel moment au cours des cinquante dernières années. Voilà, nous arrivons au terme de cette visite. En un peu plus d'une heure, vous avez traversé l'un des plus beaux exemples de l'enseignement coranique au Maghreb, et probablement le plus émouvant aujourd'hui que la medersa a rouvert ses portes. La suite vous appartient. HelloMorocco vous propose d'autres tours dans la ville : la médina et ses souks, les palais Bahia et El Badi, le jardin Majorelle, ou un tour entier sur l'histoire de Marrakech. À très bientôt.

Infos rapides

Durée
1h
Distance
0.2 km
Difficulté
medium
Langues
FR