Kasbah des Oudayas : forteresse sur l'océan
Étapes du parcours (6)
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Bab Oudaya, la porte monumentale
Vous voilà devant Bab Oudaya. Levez les yeux. Devant vous se dresse une porte monumentale en pierre rouge ocre, surmontée d'un grand arc en fer à cheval polylobé, encadré par deux tours carrées massives qui montent en talus. Sur le tympan, vous distinguez des arabesques sculptées en relief, des coquilles, des palmes, des étoiles à huit branches. Si vous regardez très attentivement le sommet de l'arc, vous voyez aussi une frise de calligraphie coufique gravée dans la pierre. Cette porte n'a rien d'une simple ouverture : c'est une déclaration d'architecture. Bienvenue dans cette visite Guide Audio HelloMorocco consacrée à la Kasbah des Oudayas, le berceau historique de Rabat. Pendant une heure et quelques, nous allons traverser ensemble une forteresse de huit siècles d'histoire, des ruelles bleues et blanches héritées d'Andalousie, un café légendaire face à l'océan, et un palais du XVIIe siècle. Marchez à votre rythme, mes commentaires se déclenchent automatiquement à chaque étape. Si le GPS hésite dans les ruelles, vous pouvez toujours appuyer sur le bouton "Je suis arrivé". Commençons. Bab Oudaya, la porte que vous regardez, date des années 1190. Elle a été commandée par le calife almohade Yacoub el-Mansour, le même qui faisait construire au même moment la Tour Hassan, la Koutoubia de Marrakech et la Giralda de Séville. Vous êtes donc face à l'une des œuvres de la même main, à la même époque. Et beaucoup d'historiens considèrent Bab Oudaya comme la plus belle de toutes les portes almohades qui nous soient parvenues. Approchez-vous de la pierre. Vous voyez ces grandes coquilles sculptées de part et d'autre de l'arc ? Elles symbolisent à la fois la fertilité et le pèlerinage — le Maghreb médiéval ayant largement absorbé certains symboles méditerranéens antiques. Plus haut, ces palmes et ces fleurs stylisées rappellent les motifs des grands livres enluminés de cette époque. Et tout en haut, juste sous la corniche, ces deux frises calligraphiques en arabe coufique vert, taillées en bandeau dans la pierre, citent des versets du Coran. Tout, dans cette porte, est conçu comme un sermon de pierre adressé à celui qui entre. Détail technique fascinant : ce que vous voyez n'est pas vraiment l'entrée fonctionnelle de la kasbah. C'est une porte d'apparat, monumentale, faite pour impressionner. La vraie entrée militaire se trouvait sur le côté, en chicane — c'est-à-dire avec un couloir coudé qui obligeait l'assaillant à ralentir et à découvrir son flanc. C'est tout l'art médiéval de la porte fortifiée : une scène de théâtre par-devant, un piège par-derrière. Encore une chose avant d'entrer. Le nom Oudaya vient des Oudayas, une tribu de cavaliers arabes que le sultan alaouite Moulay Ismaïl, au XVIIe siècle, installa ici comme garnison pour surveiller le port et l'embouchure du fleuve. Ils sont restés. Leurs descendants vivent encore dans la kasbah, et certaines familles habitent les mêmes maisons depuis dix générations. Franchissons maintenant la porte. Passez sous l'arche, vous allez déboucher sur la rue Jemaa, la grande rue centrale de la kasbah. Avancez sur 50 mètres : nous nous arrêterons dans le cœur des ruelles bleues et blanches.
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Ruelles bleues et blanches
Vous voilà au cœur de la kasbah, dans la rue Jemaa. Tournez sur vous-même. Vous êtes entouré de ruelles étroites, en pente douce, bordées de maisons basses dont les murs sont blanchis à la chaux par-dessus, et peints d'un bleu cobalt très intense par-dessous, à hauteur de hanche. Des géraniums rouges et des bougainvillées violets débordent des terrasses. De loin en loin, vous croisez des portes en bois cloutées, lourdes, avec un heurtoir en bronze en forme de main, dite la main de Fatma. Et l'on entend, par les fenêtres, des voix d'enfants, le ronronnement d'une cocotte minute, parfois une radio. Vous vous demandez peut-être pourquoi tout est peint en bleu et blanc. Bonne question, et la réponse n'est pas celle qu'on entend habituellement. Vous avez peut-être lu que le bleu protège des moustiques, ou qu'il rappelle la mer. Légendes commodes, mais sans véritable fondement. La vraie histoire, la voici. Au XVIIe siècle, après la Reconquête espagnole et l'expulsion des derniers musulmans d'Espagne en 1609-1610, des dizaines de milliers de Moriscos — c'est-à-dire de musulmans hispanophones — se sont réfugiés au Maroc. Beaucoup se sont installés ici même, dans la Kasbah des Oudayas, alors quasiment vide. Ils ont apporté avec eux leur architecture andalouse et leurs habitudes domestiques, dont l'usage du bleu et du blanc, déjà répandu dans les villages d'Andalousie. Ce bleu cobalt particulier, on l'appelle d'ailleurs encore parfois le bleu majorelle ou le bleu de Chefchaouen, mais il est apparu ici bien avant. Ces Moriscos n'étaient pas que des décorateurs. Ils étaient corsaires. Toute la côte atlantique marocaine, de Salé à Larache, est devenue à cette époque une plaque tournante de la course barbaresque, c'est-à-dire de la piraterie d'État contre les navires européens. Les corsaires de Salé, comme on les appelait alors, écumaient l'Atlantique jusqu'aux côtes islandaises et capturaient des chrétiens qu'ils ramenaient au Maroc pour rançonner. Daniel Defoe s'en est inspiré pour le début de son Robinson Crusoé, qui est en réalité capturé par des corsaires marocains avant de faire naufrage. Pendant cinquante ans, de 1610 à 1666, Salé et la Kasbah des Oudayas ont même formé une sorte de mini-république indépendante, qu'on a appelée la République des Deux Rives. Reprenez votre souffle, regardez encore les ruelles. Tout cela tient en trois cents mètres carrés à peine. Cent vingt familles vivent ici à l'année, dans des maisons héritées de génération en génération. La règle non écrite est simple : on peint le bas en bleu, on blanchit le haut, on s'engage à le refaire chaque printemps. Le résultat, c'est ce village suspendu que vous traversez. Continuons maintenant vers le bord de la falaise. Suivez la rue Jemaa qui descend en pente douce, sur 80 mètres. Vous allez déboucher sur une grande plate-forme avec une vue panoramique sur l'océan : c'est là que nous nous arrêterons.
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Plate-forme du Sémaphore : Bouregreg et océan
Vous voilà sur la plate-forme du Sémaphore, le belvédère naturel de la kasbah. Marchez jusqu'à la rambarde et prenez une grande inspiration. Devant vous, à perte de vue, l'océan Atlantique. À droite, l'embouchure du fleuve Bouregreg, qui sépare Rabat de sa ville sœur, Salé. Vous voyez en face, de l'autre côté de l'eau, les remparts blancs et les maisons claires de Salé, sa propre kasbah, ses minarets. Et en bas, à vos pieds, la plage de la kasbah, où l'on voit souvent des surfeurs danser sur les rouleaux atlantiques. Cette plate-forme s'appelle le Sémaphore, parce qu'elle servait justement à signaler les navires à l'horizon. Les vieux canons en bronze que vous voyez alignés près de la rambarde ne sont pas décoratifs. Ils datent du XVIIIe siècle pour la plupart, et certains portent encore les armes du roi du Portugal ou du roi d'Angleterre. C'est qu'ils ont été pris à l'ennemi : capturés sur des navires européens, ramenés ici comme trophées par les corsaires de la République des Deux Rives, puis utilisés contre les flottes occidentales qui tentaient de s'approcher. La Kasbah des Oudayas a longtemps été redoutée des marins du nord, qui l'appelaient simplement Sallee, du nom de Salé. Regardez maintenant vers l'embouchure du fleuve. Cette barre de sable qui ferme partiellement l'estuaire n'est pas anodine. Elle a longtemps protégé les corsaires en empêchant les navires de fort tonnage de remonter le Bouregreg. Les pirates avaient des bateaux à fond plat, rapides, qui passaient la barre à marée haute et se cachaient ensuite dans le fleuve. Les frégates royales européennes, elles, restaient au large, à pilonner sans pouvoir entrer. Géographie et stratégie ont fait de Rabat-Salé un nid de corsaires presque imprenable pendant un siècle et demi. Tournez maintenant les yeux vers la droite. Au-delà du fleuve, en direction de la mer, vous voyez le grand pont qui relie Rabat à Salé. C'est le pont Hassan II, et plus à l'intérieur des terres, le pont du tramway. Sur la rive en face, juste à l'embouchure, vous distinguez peut-être la silhouette du Bordj Adoumoue, un fort jumeau qui protégeait Salé. Les deux villes étaient deux forteresses se faisant front, parfois alliées, parfois rivales. Aujourd'hui réunies dans la même agglomération, qui compte près de deux millions d'habitants en comptant les banlieues. Et puis, juste là, sur la falaise, l'air sent le sel et l'iode. Tendez l'oreille : vous entendez l'océan en bas, et les mouettes. Ce point précis est probablement, pour beaucoup d'habitants de Rabat, leur endroit préféré dans toute la ville. C'est ici qu'on vient regarder le coucher de soleil, qu'on vient se promener avec ses enfants le vendredi, qu'on vient simplement respirer. Allons maintenant prendre un thé à la menthe. Le Café Maure est à 80 mètres derrière vous, en empruntant l'escalier qui descend vers le jardin andalou. Suivez le panneau, c'est balisé.
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Café Maure : terrasse historique
Vous voilà sur la terrasse du Café Maure. Cherchez une banquette libre — peinte en bleu cobalt et tapissée d'un coussin blanc — et installez-vous. Le serveur viendra. Le menu est minimal : thé à la menthe, café, jus d'orange pressé, et quelques pâtisseries marocaines posées sur un plateau en cuivre. Comptez vingt à quarante dirhams pour la consommation, c'est l'un des cafés les plus accessibles de la ville. Et l'un des plus beaux. Levez les yeux. Vous avez devant vous l'embouchure du Bouregreg, Salé en face, l'océan en arrière-plan. Et autour de vous, des dizaines de visiteurs et d'habitués, marocains et étrangers mélangés, qui prennent leur thé dans une atmosphère étrangement calme malgré l'affluence. Le Café Maure, c'est l'institution, c'est le rendez-vous, c'est le mètre étalon du Rabat tranquille. Le café existe ici depuis le début du XXe siècle, dans sa forme actuelle. À l'origine, c'était un simple poste de garde adossé aux remparts, transformé en buvette sous le protectorat français. La terrasse en gradins a été aménagée dans les années 1920 par l'architecte Albert Laprade, qui a aussi dessiné le jardin andalou que vous voyez en contrebas. Mais la fonction sociale du lieu, elle, est bien plus ancienne : les Oudayas ont toujours eu un café sur leurs remparts, parce qu'on a toujours pris ici le thé en regardant la mer. Profitons-en pour parler du thé à la menthe, le boisson nationale du Maroc. C'est un assemblage très simple en apparence, et très codifié dans la pratique. On prend du thé vert chinois, généralement de la variété gunpowder, c'est-à-dire en perles roulées. On y ajoute une grosse poignée de menthe nanah, la menthe poivrée fraîche, beaucoup de sucre — vraiment beaucoup —, et on infuse à l'eau bouillante dans une théière en métal argenté. Le rituel demande ensuite de servir en versant de très haut, pour faire mousser le thé et l'aérer. Cette mousse, qu'on appelle le keskoussa, est un signe de réussite. Si votre verre arrive sans mousse, vous pouvez gentiment plaisanter avec le serveur, mais probablement pas trop — au Maroc, on ne plaisante pas avec le thé. Le thé est arrivé tardivement au Maroc, au XVIIIe siècle, importé depuis la Grande-Bretagne. On dit que la guerre de Crimée, en 1854, a accéléré sa diffusion : les Anglais ne pouvaient plus écouler leur thé en Europe de l'Est et l'ont massivement vendu au Maghreb. Les Marocains l'ont adopté, mariés à la menthe locale, sucré comme rien d'autre, et c'est devenu en deux siècles l'élément central de l'hospitalité marocaine. Vous comprendrez mieux pourquoi on dit que refuser un thé, c'est offenser un hôte. Profitez de votre pause. Quand vous êtes prêt, descendez l'escalier qui mène au jardin andalou en contrebas. C'est juste là, à 30 mètres : vous y serez en moins d'une minute.
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Jardin andalou
Vous voilà dans le jardin andalou. Tournez sur vous-même. Vous êtes entouré de hautes murailles ocre rouge — les remparts intérieurs de la kasbah — et au cœur de cette enceinte fleurissent des allées rectilignes bordées de buis taillés, des bosquets de citronniers et d'orangers chargés de fruits, des massifs de lauriers-roses, des hibiscus écarlates, des bougainvillées. Au centre, vous distinguez probablement une petite fontaine ronde en zelliges, à laquelle s'abreuvent quelques pigeons. Premier point qui pourrait vous surprendre : ce jardin, malgré son nom et son ambiance très authentiques, n'est pas médiéval. Il a été dessiné en 1915 — il y a un peu plus d'un siècle — par l'architecte français Albert Laprade, à la demande du résident général Lyautey, dans le cadre de l'aménagement de Rabat capitale du protectorat. Laprade avait étudié les jardins des palais andalous, notamment ceux de Grenade et de Cordoue, et il a recréé ici un jardin orientaliste, c'est-à-dire un jardin imaginé par un Européen rêvant de l'Orient. Et pourtant, à part quelques détails, le jardin que vous voyez correspond très fidèlement à ce qu'aurait été un jardin de palais maghrebo-andalou au temps de l'Alhambra. Pourquoi ? Parce que Laprade s'est appuyé sur des manuels d'agriculture arabes du Moyen Âge, sur les traités d'Ibn al-Awwam au XIIe siècle, et sur les jardins encore existants à Marrakech et à Meknès. La règle de base d'un jardin andalou, c'est la division en quatre quartiers par deux allées qui se croisent à angle droit, autour d'un point d'eau central. C'est une géographie qui figure les quatre fleuves du paradis dans la cosmologie islamique. Vous voyez ici cette structure très clairement : promenez-vous quelques minutes, vous la lirez sous vos pieds. Les essences plantées sont méditerranéennes et utilitaires en même temps. Les orangers et les citronniers donnent fruit, parfum et ombre. Les bougainvillées — qui ont été importées d'Amérique du Sud au XVIIIe siècle — apportent la couleur. Les lauriers-roses sont d'origine méditerranéenne et résistent au sel marin, indispensable ici à 200 mètres de l'océan. Les massifs de menthe que vous voyez près de la fontaine ne sont pas décoratifs : ils alimentent en partie le Café Maure que vous venez de quitter. Posez-vous un instant sur l'un des bancs en zelliges, à l'ombre. Écoutez. Vous entendez le filet d'eau de la fontaine, le bruissement des feuilles, parfois le ronronnement d'un chat — la kasbah en compte des dizaines. C'est l'un des silences les plus précieux de Rabat. Continuons maintenant vers le Musée des Oudayas. Sortez du jardin par la porte qui se trouve à l'opposé de l'escalier, et entrez dans le palais qui occupe le côté sud du jardin. C'est à 40 mètres, vous y êtes en une minute.
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Musée des Oudayas et sortie
Vous voilà à l'entrée du Musée des Oudayas. Avant même de visiter les collections, prenez deux secondes pour regarder l'écrin. Vous êtes dans un palais, le palais Moulay Ismaïl, construit à la fin du XVIIe siècle par le sultan alaouite du même nom. Moulay Ismaïl, c'est l'un des géants de l'histoire marocaine — son règne, de 1672 à 1727, est l'un des plus longs et des plus marquants du pays. Il a unifié le Maroc, repris Tanger aux Anglais et Larache aux Espagnols, construit la ville impériale de Meknès, et s'est même payé le luxe d'envoyer une demande en mariage à la fille de Louis XIV. Demande poliment refusée, soit dit en passant. Ce palais lui servait de résidence quand il visitait Rabat pour inspecter sa garnison des Oudayas. Avancez dans la cour intérieure : vous voyez la fontaine centrale, le sol en zelliges polychromes, les murs blanchis à la chaux, les boiseries sculptées qui encadrent les portes. C'est une architecture domestique de cour, plus intime que celle des grandes mosquées, mais avec le même soin de chaque détail. Le palais est devenu musée en 1915. C'est aujourd'hui le musée national des bijoux. Faites le tour des salles. Dans la première, vous découvrez les grandes vitrines de bijoux berbères : fibules en argent qui servaient autrefois à fermer les voiles, lourds bracelets cylindriques qu'on portait par paires, colliers d'ambre et de corail, pendentifs en forme de main de Fatma. Chaque tribu, chaque région du Maroc — Atlas, Anti-Atlas, Sous, Rif — a développé ses propres formes de bijoux, qui servaient à signer l'identité d'une femme, son origine, son statut marital. Une autre salle expose les costumes traditionnels marocains : caftans de soie brodée de Fès, takchitas à plis multiples de Rabat, jellabas de laine du Moyen Atlas, sarouals de soie d'apparat. Chaque pièce est un manuel de codes vestimentaires, qui se transmettait de mère en fille. Et puis il y a les tapis. Les tapis de Rabat, en particulier, étaient au XIXe siècle parmi les plus prisés du monde. Tissés sur métiers verticaux par des femmes de la médina, ils ont des motifs géométriques très denses, généralement rouges et verts, hérités à la fois du goût ottoman et de l'art andalou. C'est de cette tradition que vient la rue des Consuls, où vous pourrez voir des ateliers vivants si vous faites notre tour de la médina. Vous arrivez au terme de notre visite. La sortie de la kasbah se fait par la porte ouest, en repassant devant le jardin et le café. En soixante-quinze minutes, vous avez traversé une porte almohade, des ruelles morisques, un belvédère sur l'Atlantique, un café centenaire, un jardin orientaliste et un palais alaouite. La Kasbah des Oudayas, comme un Maroc en miniature. HelloMorocco vous propose d'autres tours de Rabat : la Tour Hassan et le Mausolée, la médina, ou la nécropole de Chellah. À très bientôt.