
Jemaa el-Fna — La place qui ne dort jamais
À prévoir
Chaussures confortables, eau, appareil photo, protection solaire
Étapes du parcours (3)
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La Koutoubia
Bienvenue à la Koutoubia. Vous y êtes. Face à vous se dresse le minaret de la Koutoubia. Soixante-dix-sept mètres de grès rose qui dominent tout Marrakech. C'est le point le plus haut de la ville. Par temps clair, on l'aperçoit à vingt-cinq kilomètres. Pendant des siècles, ce minaret a servi de phare aux caravanes venant du Sahara. Des semaines de désert, et soudain, cette silhouette dorée à l'horizon. Le voyage était terminé. Prenez un instant. Regardez le minaret du bas vers le haut, lentement. Vous remarquerez que chaque face est différente (arcs entrelacés, losanges, motifs géométriques). Aucun côté n'est identique. Deux architectes auraient travaillé sur ce monument, et visiblement, ils n'avaient pas tout à fait la même vision. Le résultat, c'est un minaret unique au monde. Maintenant, levez les yeux tout en haut. Vous voyez cette flèche surmontée de trois boules dorées ? C'est le jamour. Ces trois sphères en cuivre doré font l'objet de plusieurs légendes. La plus courante dit qu'elles représentent les trois mosquées saintes de l'Islam — La Mecque, Médine et Jérusalem. Mais une autre histoire, plus romanesque, raconte qu'elles étaient à l'origine en or pur, offertes par l'épouse du sultan Yacoub el-Mansour en pénitence pour avoir rompu le jeûne du Ramadan. Elle aurait fait fondre tous ses bijoux pour les transformer en ces sphères. Sont-elles vraiment en or ? Probablement plus. Mais la légende est trop belle pour qu'on vérifie. Le nom « Koutoubia » vient de l'arabe kutubiyyun — les libraires. Oui : vous êtes devant la Mosquée des Libraires. Au XIIe siècle, une centaine de marchands de manuscrits tenaient boutique ici même, sur cette esplanade. Des livres copiés à la main, reliés en cuir, vendus parfois au poids. On était au Moyen Âge, et Marrakech était déjà une ville de savoir. Aujourd'hui les libraires ont disparu, mais le nom est resté. Un peu comme ces rues de Paris qui s'appellent encore « rue de la Poissonnerie » alors qu'on n'y a pas vu un poisson depuis Louis XIV. Et voilà où l'histoire devient savoureuse. Regardez maintenant à droite de la mosquée, au niveau du sol. Vous apercevez des vestiges — des bases de colonnes, des traces de murs au ras du sol. Ce sont les ruines de la première Koutoubia, construite en 1147 par le calife almohade Abd el-Moumen. Il venait de conquérir Marrakech, il avait chassé la dynastie précédente, démoli leur palais, et sur les ruines il avait bâti SA mosquée. Un geste de pouvoir autant que de foi. Sauf qu'on a découvert un problème. Un gros problème. La mosquée n'était pas correctement orientée vers La Mecque. Cinq degrés d'écart. Aujourd'hui on dirait « pas grave, on corrige au prochain audit ». Mais au XIIe siècle, c'est un scandale. La direction de la prière, c'est sacré. Résultat : on démolit tout et on reconstruit. Entièrement. Juste à côté. Ces ruines sous vos yeux, c'est ce qui reste de cette première tentative. Mille ans d'histoire, là, à vos pieds. La mosquée que vous voyez aujourd'hui, c'est donc la deuxième version, achevée vers 1199 sous le sultan Yacoub el-Mansour — « le Victorieux ». Un surnom mérité : c'est lui qui a aussi fait construire la Tour Hassan à Rabat et la Giralda à Séville. Oui, la célèbre tour de Séville, celle avec le clocher chrétien ajouté au sommet, c'était à l'origine un minaret almohade, cousin direct de notre Koutoubia. Famille nombreuse, les Almohades. Un détail fascinant sur le minaret : à l'intérieur, il n'y a pas d'escalier. Il y a une rampe. Assez large pour qu'un homme à cheval puisse monter jusqu'au sommet. Le muezzin — celui qui appelle à la prière cinq fois par jour — montait littéralement à cheval. Imaginez la condition physique du cheval. La mosquée n'est pas accessible aux non-musulmans, comme la quasi-totalité des mosquées au Maroc. Mais dans votre application, vous avez accès à deux photos de l'intérieur. Prenez un instant pour les regarder. Vous y verrez la salle de prière avec ses dix-sept nefs soutenues par des rangées d'arcs en fer à cheval — un espace immense, sobre et puissant, typique de l'architecture almohade. L'intérieur est volontairement dépouillé : pas de dorures excessives, pas de mosaïques tape-à-l'œil. Les Almohades prônaient une foi austère, et cela se ressent jusque dans la pierre. Remarquez aussi le plafond en bois de cèdre sculpté et le minbar — la chaire de prière — qui est une merveille d'ébénisterie : mille pièces de cèdre incrustées d'argent, de santal et d'ébène, fabriquées à Cordoue en 1137. Huit ans de travail pour un seul meuble. Regardez maintenant autour de vous : les jardins qui entourent la mosquée sont un vrai havre de paix. Orangers, palmiers, rosiers, fontaines. C'est ici que les Marrakchis viennent se reposer, pique-niquer, jouer aux échecs. Sentez-vous les fleurs d'oranger ? C'est ça, Marrakech. Bien. Il est temps d'avancer. Tournez le dos au minaret et dirigez-vous vers l'est, en suivant l'avenue qui longe les jardins. Dans environ cinq minutes de marche, vous allez déboucher sur une grande esplanade ouverte. Vous l'entendrez avant de la voir — des percussions, des voix qui s'interpellent, des rires, de la fumée. C'est la Place Jemaa El Fna, le plus grand théâtre à ciel ouvert du monde. On se retrouve là-bas.
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La place Jemaa El Fna
Vous y êtes. Vous la sentez, vous l'entendez — et maintenant vous la voyez. La Place Jemaa El Fna. La plus grande place d'Afrique, et probablement le plus vieux spectacle vivant du monde. Arrêtez-vous un instant ici, à l'entrée. Avant de plonger dans la foule, prenez la mesure du tableau. Devant vous, une immense esplanade triangulaire, bordée de bâtiments ocre et de terrasses de cafés. Derrière vous, si vous vous retournez, le minaret de la Koutoubia veille toujours. Il sera votre boussole si vous vous sentez perdus — ici, on ne se perd jamais vraiment tant qu'on voit la Koutoubia. Cette place existe depuis la fondation de Marrakech en 1071. Presque mille ans. Et son nom ? Tout un programme. « Jemaa El Fna » se traduit par « la mosquée anéantie » ou « l'assemblée des trépassés ». Rassurez-vous, l'explication est plus poétique que macabre. Au XVIe siècle, le sultan saadien Ahmed Al Mansour avait décidé de construire ici une immense mosquée qu'il voulait appeler « Jemaa El Hna » — la Mosquée de la Quiétude. Beau projet. Sauf qu'une terrible épidémie de peste a ravagé Marrakech pendant neuf ans, emportant le sultan lui-même. La mosquée n'a jamais été terminée, ses ruines sont restées visibles pendant des siècles, et la place a hérité de ce nom mélancolique : la place de la mosquée détruite. Le sultan, lui, est enterré tout près d'ici, dans les Tombeaux Saadiens. Avancez maintenant sur la place. Regardez autour de vous. Les stands de jus d'orange — impossible de les rater. Des pyramides d'oranges fraîches, pressées devant vous pour 5 dirhams, à peine 50 centimes. Un conseil : choisissez un stand au hasard, ils sont tous bons. Et si le vendeur vous assure que ses oranges viennent du jardin de sa grand-mère dans l'Atlas, prenez-le comme un compliment, pas comme une information géographique. Les charmeurs de serpents en djellaba avec leurs cobras et leurs flûtes — c'est la carte postale classique. Si vous vous approchez, la photo est payante, quelques dirhams, c'est le tarif implicite. Les porteurs d'eau aussi, avec leur costume chatoyant et leur chapeau à pompons — les guerrab. Historiquement, ils vendaient l'eau aux passants. Aujourd'hui, ils posent surtout pour les touristes. Considérez ça comme un ticket de spectacle. Si une femme vous attrape la main pour un tatouage au henné, ou si quelqu'un vous pose un singe sur l'épaule sans que vous ayez rien demandé : restez calme, souriez, et sachez qu'on va vous demander quelques dirhams. Si vous ne voulez pas, un « la, choukran » ferme et poli suffit. La signifie non, choukran signifie merci. Retenez cette phrase — c'est la plus utile de votre séjour. Ce qui rend cette place unique au monde, c'est qu'elle n'a jamais cessé d'être un lieu de spectacle vivant. Depuis le XIe siècle, conteurs, musiciens, acrobates, guérisseurs et marchands s'y retrouvent chaque jour. En 2001, l'UNESCO l'a classée patrimoine culturel immatériel de l'humanité. Et c'est une première dans l'histoire : un lieu classé non pas pour ses bâtiments — la place en elle-même est un espace vide — mais pour ce qu'on y entend et ce qu'on y vit. Les traditions orales, les halqa — ces cercles de spectacle qui se forment spontanément dans la foule — les arts de la rue. C'est l'écrivain espagnol Juan Goytisolo, installé à Marrakech, qui a milité pour cette inscription. Il a convaincu l'UNESCO que cette place était un trésor vivant en danger. Regardez autour de vous une dernière fois. Les conteurs étaient vingt dans les années 1970, ils ne sont plus que cinq aujourd'hui. Mais les musiciens gnaoua sont toujours là avec leurs costumes colorés et le son hypnotique de leur guembri. Les acrobates aussi. Et chaque soir, à la tombée de la nuit, le centre de la place se couvre de fumée quand s'installent les stands de grillades — brochettes, escargots à la marocaine, soupes harira. Le spectacle se répète chaque jour et chaque jour il est différent. Maintenant, levez les yeux vers les terrasses des cafés qui bordent la place au nord et à l'est. Vous voyez ces gens attablés là-haut, qui regardent la place d'en haut avec un verre à la main ? C'est exactement là que nous allons. Dirigez-vous vers les terrasses — Café de France, Café Glacier, ou tout autre café à étage qui vous plaît. Montez au dernier étage, choisissez une table avec vue sur la place, et commandez un thé à la menthe. On se retrouve là-haut pour la dernière étape de notre balade.
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Thé à la menthe en terrasse
Vous y êtes. Installez-vous, prenez une chaise face à la place et commandez un thé à la menthe. Ici on dit atay b'naanaa, ou simplement atay. Le serveur comprendra. Pendant qu'on vous le prépare, regardez devant vous. Depuis cette terrasse, vous avez tout le tableau. Au fond, à l'ouest, la silhouette familière du minaret de la Koutoubia. En contrebas, la place qui vit et respire. Et si le ciel est dégagé, tournez-vous légèrement vers le sud : les sommets enneigés du Haut Atlas se dessinent à l'horizon. On est en plein cœur d'une ville d'un million d'habitants, et pourtant des montagnes à plus de 4 000 mètres sont là, juste derrière les toits. C'est ça, Marrakech. Votre thé arrive. Observez le serveur. Il va le verser de très haut — parfois un bon mètre au-dessus du verre — dans un geste aussi précis qu'élégant. Ce n'est pas du spectacle. Enfin, pas seulement. Verser de haut permet d'oxygéner le thé, de le refroidir légèrement et de créer cette petite couronne de bulles à la surface. Un thé sans mousse, c'est un thé mal préparé. Ici, c'est un sujet sérieux. Trois ingrédients, pas un de plus : du thé vert gunpowder — un thé chinois dont les feuilles sont roulées en petites billes serrées —, de la menthe verte fraîche, et du sucre. Beaucoup de sucre. Énormément de sucre. Par tradition, chaque verre contient l'équivalent de trois à quatre morceaux. Si vous préférez alléger, dites « chwiya sucre » — un peu de sucre. Ou « bla sucre » — sans sucre. On vous servira avec un léger froncement de sourcils, mais on vous servira. Le thé est arrivé au Maroc assez tard, au XVIIIe siècle, probablement via les échanges commerciaux avec les Britanniques. Avant cela, les Marocains buvaient des infusions de menthe ou d'absinthe. L'arrivée du thé vert chinois a créé une fusion qui est devenue, en quelques générations, bien plus qu'une boisson : un rituel social. Offrir le thé, ici, c'est offrir l'hospitalité. Refuser un verre de thé chez quelqu'un au Maroc, c'est un peu comme refuser une poignée de main en Europe — techniquement possible, mais socialement délicat. On dit que « le thé, c'est le premier mot de bienvenue ». Et c'est vrai : que vous entriez dans un riad, une boutique des souks ou chez un artisan, on vous offrira un verre. C'est gratuit, c'est sincère, et ça ne vous engage à rien. Enfin... en théorie. Il y a un proverbe marocain qui dit que le premier verre est doux comme la vie, le deuxième est fort comme l'amour, et le troisième est amer comme la mort. Philosophie dans la théière. En réalité, c'est le même thé resservi, mais la concentration change à chaque service. Le premier est léger et sucré, le dernier plus corsé et tannique. Testez si on vous en propose trois — vous verrez la différence. Maintenant, sirotez tranquillement et regardez la place d'en haut. Vous voyez des choses que vous ne pouviez pas voir d'en bas. La géométrie de la foule, d'abord. Observez comment les cercles de spectacle — les halqa — se forment et se défont naturellement. Personne ne donne d'instructions, il n'y a aucun chef d'orchestre. Un musicien commence à jouer, les gens s'arrêtent, un cercle se dessine, le spectacle dure quelques minutes ou une heure, puis le cercle se dissout et un autre naît un peu plus loin. C'est exactement cette chorégraphie spontanée que l'UNESCO a voulu protéger. Les couleurs, ensuite. Le orange vif des stands de jus d'orange, le blanc des djellabas, le rouge des fez, le bleu électrique des tenues gnaoua, les volutes de fumée grise des grillades qui commencent à s'installer. C'est un tableau vivant qui bouge en permanence, et votre terrasse est la meilleure loge du théâtre. Et puis le son. Depuis ici, tous les bruits de la place se mélangent en une seule rumeur — percussions, appels des vendeurs, rires, moteurs — une espèce de vague sonore continue. C'est le son de Marrakech. Le même depuis mille ans, ou presque. Si vous êtes là en fin d'après-midi, restez encore un peu. Le coucher de soleil vu d'ici est un spectacle gratuit et inoubliable. Le minaret de la Koutoubia passe du doré au rose, puis à l'orangé, avant de s'illuminer dans la nuit. La place en contrebas s'allume progressivement — d'abord les ampoules des stands de nourriture, puis les lanternes des restaurants, et enfin toute la médina scintille comme une constellation posée au sol. Churchill avait peint ce minaret au coucher du soleil. Depuis cette terrasse, vous comprenez pourquoi. Voilà. Notre balade touche à sa fin. Vous avez traversé neuf siècles d'histoire en quelques centaines de mètres — de la rigueur almohade de la Koutoubia à la folie joyeuse de Jemaa El Fna, pour terminer par le geste le plus marocain qui soit : regarder le monde passer en sirotant un thé à la menthe. Si l'aventure vous tente, les souks s'ouvrent juste derrière la place, vers le nord — un labyrinthe de ruelles couvertes où l'on vend tout, des babouches aux épices en passant par les lanternes en cuivre. Vers le sud, à quelques minutes, les Tombeaux Saadiens et le Palais El Badi vous attendent. Marrakech a encore mille secrets à vous révéler. Mais pour l'instant, profitez de ce moment. Vous êtes exactement là où il faut être. Bssa7a — et bienvenue au Maroc.
Avis (1)
super
sympa !
Infos rapides
- Durée
- 1h30
- Distance
- 1.2 km
- Difficulté
- medium
- Langues
- FR, EN, ES
Point de départ
Place devant la Mosquée de la Koutoubia