
Jardin Majorelle : bleu Majorelle, mémoire de Saint Laurent
Étapes du parcours (6)
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Entrée et histoire de Jacques Majorelle
Vous voilà à l'entrée du Jardin Majorelle. Tournez-vous lentement : derrière vous, la rue Yves-Saint-Laurent et le quartier moderne de Guéliz. Devant vous, un portail discret s'ouvre sur un autre monde. Une fois la billetterie passée, vous allez vous engager dans une allée de bambous géants, puis le jardin va s'ouvrir progressivement. Levez les yeux : déjà, à travers les feuillages, vous apercevez peut-être les premières taches du fameux bleu Majorelle. Bienvenue dans cette visite Guide Audio HelloMorocco du Jardin Majorelle. Pendant l'heure qui vient, nous allons traverser ensemble en six étapes l'un des sites les plus emblématiques de Marrakech, qui doit autant à un peintre français du début du XXe siècle qu'à un couturier de génie de la fin du même siècle. Marchez à votre rythme, mes commentaires se déclenchent à chaque arrêt. Si jamais le GPS perd la trace dans les sentiers ombragés, appuyez sur le bouton "Je suis arrivé". Plongeons dans l'histoire. Tout commence avec un peintre, Jacques Majorelle. Il naît à Nancy en 1886, dans une famille d'ébénistes célèbres : son père, Louis Majorelle, est l'un des grands maîtres de l'École de Nancy et de l'Art nouveau. Mais Jacques se brouille rapidement avec la tradition familiale et les meubles paternels. Il veut peindre. Et il veut peindre la couleur, la lumière, le soleil — ce que le ciel gris et froid de Lorraine ne peut pas lui offrir. En 1917, après un séjour en Égypte, Jacques Majorelle découvre le Maroc. Il y reste. Il s'installe à Marrakech, attiré par la lumière exceptionnelle du Sud, par les couleurs des tissus, par les paysages des montagnes de l'Atlas. Il peint des dizaines, des centaines de toiles : portraits de Berbères, scènes de souks, vues d'oasis, kasbahs en pisé rouge. Il devient l'un des peintres orientalistes les plus reconnus de l'entre-deux-guerres, exposé en France, en Belgique, aux États-Unis. Mais Jacques Majorelle n'est pas seulement peintre. Il est aussi botaniste passionné. En 1923, il achète un terrain de quatre hectares à la sortie nord de Marrakech, en bordure de la palmeraie. Il commence par y bâtir une villa, dans un style mauresque revisité, où il va vivre et travailler. Et autour de la villa, il commence à dessiner un jardin. Pas un simple jardin d'agrément : un jardin botanique cosmopolite, dans lequel il plante des espèces ramenées du monde entier, au gré de ses voyages et de ses échanges avec d'autres collectionneurs. À partir de 1947, Majorelle, à court de moyens, ouvre son jardin au public moyennant un ticket modeste. Le jardin devient en quelques années une attraction discrète mais fameuse de Marrakech, fréquentée par les voyageurs avertis, les diplomates, les artistes de passage. Et c'est ici, dans ce jardin déjà mythique, qu'arrivera dans les années 1960 un jeune couturier français qui en tombera éperdument amoureux : Yves Saint Laurent. Avançons. Suivez l'allée de bambous qui s'enfonce dans le jardin sur une vingtaine de mètres. Vous allez déboucher sur le cœur du jardin : la villa bleue et le bassin central. Là, vous comprendrez d'un coup pourquoi ce lieu fascine.
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Bassin central et villa bleu Majorelle
Vous voilà devant l'image iconique du Jardin Majorelle. Devant vous, un bassin rectangulaire au plan d'eau parfaitement immobile. Au fond, dressée comme un cube vivant, la villa de Jacques Majorelle peinte d'un bleu profond, presque outremer, qui éclate sous le ciel marocain. À droite et à gauche, des touches de jaune citron qui rehaussent les pots de fleurs et les ferronneries. Et tout autour, le vert profond des palmiers, des bambous, des cactus. C'est un tableau, littéralement : c'est ce que Majorelle voulait voir dans son jardin. Parlons de ce bleu. Il s'appelle aujourd'hui le bleu Majorelle, et c'est une couleur déposée. Jacques Majorelle l'a fabriquée lui-même, en peintre, à partir d'un mélange de pigments cobalt et d'outremer. Il a peint la villa, les pots, les murs, certaines ferronneries. Le résultat est une couleur d'une intensité surprenante : ni un bleu turquoise, ni un bleu nuit, mais un bleu cobalt très saturé qui fonctionne en contraste maximal avec le vert sombre des feuillages et le jaune des fleurs. Pourquoi ce choix ? Plusieurs hypothèses. La plus probable est que Majorelle s'est inspiré du bleu des Touaregs et des Berbères, qu'il avait vu dans les vallées du Drâa et du Souss. Le bleu indigo, qu'on appelle aussi le bleu Majorelle dans certaines régions du Maghreb, est traditionnellement utilisé pour les portes et les fenêtres des kasbahs berbères. Il est censé éloigner les insectes et le mauvais œil. Majorelle a transposé ce bleu vernaculaire en peinture industrielle, et il en a fait sa signature. Aujourd'hui, on retrouve le bleu Majorelle dans des dizaines de boutiques et de riads marocains qui en font commerce, mais l'original, c'est ici. Approchez-vous du bassin si possible, regardez les nénuphars qui flottent à la surface, les poissons rouges qui glissent en dessous. Levez les yeux vers la villa : elle a deux étages, une terrasse, des fenêtres mauresques en arc. C'était la résidence personnelle de Jacques Majorelle, et c'est aujourd'hui le siège du Musée Berbère, dédié aux cultures et aux arts des populations berbères du Maroc et du Maghreb. Si votre billet l'inclut, profitez-en : c'est une collection passionnante. Petite digression pratique. Si vous prenez une photo en ce moment, vous êtes probablement en train de reproduire l'une des images les plus virales du tourisme marocain. Le bleu et le jaune sortent magnifiquement sur les écrans. Pas étonnant, donc, qu'à toute heure de la journée, vous trouviez ici des dizaines de visiteurs qui essaient le même cadrage. C'est le revers de la médaille de la popularité. Le mieux : venir à l'ouverture, vers 8h ou 9h selon la saison, quand la lumière est rasante et la foule encore réduite. Avançons. Suivez le sentier qui contourne le bassin par la gauche. Vous allez entrer dans la partie botanique du jardin, avec ses cactus et ses plantes du monde entier. Comptez 50 mètres de marche.
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Allée des cactus et jardin botanique
Vous voilà dans le jardin botanique proprement dit. Tournez-vous lentement : à droite et à gauche, des cactus colossaux dressent leurs colonnes vertes, certains de plusieurs mètres de haut. Plus loin, des yuccas, des agaves, des plantes succulentes aux formes parfois étranges. Et entre les cactus, des pots jaune citron, signature visuelle de Majorelle, qui rythment l'allée comme des accents colorés. Le jardin Majorelle compte aujourd'hui environ trois cents espèces végétales venues du monde entier. C'est moins une accumulation qu'une démonstration : Majorelle voulait montrer ce qu'on peut faire pousser dans le climat de Marrakech, un climat semi-aride avec des étés brûlants et des hivers doux et secs. Et la réponse est : énormément. Les cactus du Mexique se plaisent ici. Les bougainvilliers d'Amérique du Sud aussi. Les bambous d'Asie. Les nénuphars d'Afrique. Les palmiers des Canaries, des Caraïbes, du Yémen. C'est un jardin cosmopolite, mais paradoxalement profondément marocain par son adaptation au climat local. Approchez-vous d'un cactus géant, si vous en croisez un. Beaucoup viennent du Mexique, où ils peuvent atteindre jusqu'à dix mètres et vivre plusieurs siècles. Les variétés que vous voyez ici ont été plantées par Majorelle lui-même, dans les années 1930 et 1940, ou par les jardiniers qui lui ont succédé. Les plus anciennes ont donc presque cent ans, ce qui est jeune pour un cactus mais déjà respectable pour un jardin marocain. Une petite curiosité botanique : si vous regardez attentivement les noms des plantes inscrits sur les petits panneaux, vous verrez que beaucoup portent l'épithète "Majorellei". Plusieurs espèces ont été décrites scientifiquement à partir de spécimens du jardin, et nommées en hommage à son fondateur. C'est rare pour un peintre, c'est l'une des fiertés de Majorelle, et c'est l'une des raisons pour lesquelles ce jardin a une vraie valeur scientifique au-delà de sa beauté. Profitez aussi du calme. Quand on s'éloigne du bassin central, les visiteurs se font plus rares. Les sentiers ombragés invitent à la lenteur, à l'écoute des oiseaux, à l'observation patiente des feuillages. Vous entendrez peut-être les bulbuls, ces petits oiseaux à tête noire qui peuplent les jardins de Marrakech, ou les colombes des palmeraies. C'est l'autre dimension du jardin Majorelle : pas seulement une icône photographique, mais un vrai espace de respiration, dans une ville qui n'en compte pas tant que ça. Avançons. Suivez le sentier qui s'incurve vers la droite, en direction d'un petit espace dégagé bordé de bambous. C'est là que se trouve une stèle discrète, avec un nom gravé. Comptez 40 mètres de marche.
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Mémorial Yves Saint Laurent
Vous voilà devant le mémorial Yves Saint Laurent. Tournez-vous lentement : un petit espace recueilli, bordé de bambous, avec au centre une stèle de pierre claire portant simplement gravés un nom et deux dates : Yves Saint Laurent, 1936-2008. Pas de buste, pas de monument grandiloquent. Une sobriété qui ressemble au couturier lui-même. Yves Saint Laurent est né en 1936 à Oran, en Algérie. Algérien français, comme on disait alors, dans une famille bourgeoise. Il découvre la mode à dix-sept ans, à Paris, par concours, et il devient à vingt-et-un ans le directeur artistique de Christian Dior, à la mort soudaine du fondateur en 1957. Il fonde sa propre maison en 1961 avec son compagnon Pierre Bergé. Et il devient ce que vous savez : l'un des plus grands couturiers du XXe siècle, qui invente le smoking pour femme, la saharienne, le tailleur-pantalon, la collection Mondrian, la collection ballets russes. Mais Yves Saint Laurent n'est pas seulement un couturier français. Il est aussi un homme du Sud, un homme du soleil. Il découvre Marrakech en 1966, lors d'un voyage avec Pierre Bergé. Le coup de foudre est immédiat. La ville devient son refuge, son source d'inspiration, son lieu de retrait. Il y achète une première maison, la Dar el-Hanch, dans la médina, en 1966. Puis une seconde, dans le Guéliz. Et en 1980, avec Pierre Bergé, il rachète le jardin Majorelle, qui était alors menacé par la spéculation immobilière, et la villa de Jacques Majorelle. C'est ce sauvetage, à mes yeux, qui rend ce mémorial si juste. Sans Saint Laurent et Bergé, le jardin aurait sans doute été détruit dans les années 1980 pour être remplacé par un complexe hôtelier ou un lotissement. Il y a eu un projet en ce sens. Saint Laurent et Bergé l'ont arrêté en payant le prix fort, et ils ont restauré le jardin pendant les vingt années qui ont suivi, en y ajoutant les touches qu'on voit aujourd'hui : les pots jaunes plus nombreux, certains aménagements, le mémorial lui-même. Yves Saint Laurent meurt à Paris en 2008, d'un cancer. Selon sa volonté, ses cendres sont rapportées à Marrakech et dispersées dans la roseraie du jardin Majorelle, à quelques mètres de l'endroit où vous vous trouvez. La stèle ne marque pas une tombe, à proprement parler — il n'y a pas de corps inhumé là —, mais un lieu de mémoire, un repère pour ceux qui veulent se souvenir. Cette stèle est devenue un lieu de pèlerinage discret pour la mode internationale. Vous croiserez parfois des visiteurs émus, parfois des couturiers de passage, parfois simplement des amateurs d'art qui prennent un moment pour rendre hommage. Si Saint Laurent compte pour vous, ne vous pressez pas. Restez quelques minutes. Le jardin n'est jamais aussi paisible qu'ici. Avançons. Sortez du mémorial par le sentier sud, suivez les indications vers le bâtiment moderne en pierre rouge que vous voyez derrière les murs du jardin. C'est le Musée Yves Saint Laurent, notre prochaine étape — vue depuis l'extérieur.
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Musée Yves Saint Laurent (vue extérieure)
Vous voilà devant la façade du Musée Yves Saint Laurent. Levez les yeux : un grand cube de briques rouges, ciselé de claustras géométriques, posé comme un coffre précieux à côté du jardin Majorelle. Tournez-vous lentement, prenez le temps de regarder l'architecture. Ce bâtiment n'est pas inclus dans cette visite audio, mais il mérite quelques mots : c'est l'un des plus beaux musées contemporains du Maroc, et son histoire complète celle du jardin que nous venons de traverser. Le musée a été inauguré en octobre 2017, neuf ans après la mort d'Yves Saint Laurent. Il a été conçu par les architectes Studio KO, agence parisienne dirigée par Olivier Marty et Karl Fournier. Le bâtiment fait quatre mille mètres carrés. Il abrite cinq mille pièces issues de la collection personnelle d'Yves Saint Laurent : robes, smokings, vestes, accessoires, croquis, photographies, ainsi qu'une bibliothèque de design et un auditorium. Approchez-vous des claustras qui rythment la façade. Vous remarquez les motifs ? Studio KO s'est inspiré de la trame d'un tissu : l'idée était de faire un bâtiment qui ressemble à une étoffe, en hommage au métier de couturier. Les briques rouges, elles, s'inspirent du pisé traditionnel marocain, le matériau dont sont bâties les kasbahs et les remparts de Marrakech. Le bâtiment est donc à la fois résolument contemporain et profondément ancré dans la tradition locale. C'est un dialogue subtil entre deux cultures, entre deux époques, entre deux gestes : celui du couturier et celui de l'architecte. À l'intérieur — si vous voulez le visiter, il faudra acheter un billet séparé —, vous trouverez une exposition permanente qui présente le génie créatif d'Yves Saint Laurent, classé par thèmes : le smoking, le noir, l'Afrique, l'orientalisme, l'art, les voyages. Et des expositions temporaires qui changent régulièrement, parfois autour de Pierre Bergé, parfois autour d'autres figures du Marrakech artistique. La scénographie est superbe, comparable à celle des grandes expositions parisiennes. Une note importante : il existe deux musées Yves Saint Laurent. Celui-ci, à Marrakech, et un autre, à Paris, dans l'ancien hôtel particulier qui abritait sa maison de couture, avenue Marceau. Le pari de Pierre Bergé en 2017 était de créer un parcours en deux temps : Paris pour la genèse parisienne du couturier, Marrakech pour la dimension solaire, africaine, orientale de son œuvre. Les deux institutions sont gérées par la Fondation Pierre Bergé — Yves Saint Laurent. Avançons. Retournez vers la sortie du jardin Majorelle, en repassant éventuellement par le bassin central pour un dernier coup d'œil. Notre dernière étape est juste devant le portail de sortie, pour conclure cette visite et parler de la fondation qui veille sur le lieu.
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Sortie, Pierre Bergé et la Fondation
Vous voilà près de la sortie du Jardin Majorelle. Tournez-vous une dernière fois pour embrasser l'ensemble du jardin que vous venez de traverser. Le bassin central, la villa bleue, les cactus, le mémorial, le musée. Tout cela tient ensemble, et il faut, pour conclure, parler de l'homme qui a porté ce projet pendant trente-huit ans après la mort de Saint Laurent : Pierre Bergé. Pierre Bergé est l'autre moitié de l'histoire. Né en 1930 à Saint-Pierre-d'Oléron, fils d'un instituteur athée et républicain, il monte à Paris à dix-huit ans pour devenir libraire, puis éditeur, puis homme d'affaires. Il rencontre Yves Saint Laurent en 1958, ils deviennent rapidement compagnons, et fondent ensemble la maison de couture en 1961. Pendant cinquante ans, Bergé est l'homme qui gère, qui négocie, qui dirige, qui défend, pendant que Saint Laurent crée. Une division des rôles qui est pour beaucoup dans le succès phénoménal de la maison. Quand ils rachètent ensemble le jardin Majorelle en 1980, c'est pour le sauver, pas pour en faire commerce. Le jardin reste accessible au public, le tarif d'entrée est modique, l'argent récolté sert à l'entretien et à la rémunération des jardiniers, jamais à l'enrichissement personnel des propriétaires. Pierre Bergé fait du jardin un projet de mécénat sur le temps long, dans une logique très française de la transmission patrimoniale. À la mort d'Yves Saint Laurent en 2008, Pierre Bergé continue seul. Il travaille pendant dix ans à la création du Musée Yves Saint Laurent que vous venez de voir. Il finance le bâtiment sur les fonds de la Fondation Pierre Bergé — Yves Saint Laurent, créée en 2002. Il fait don du jardin à la fondation pour qu'il reste hors marché, hors spéculation, à perpétuité. Il meurt en 2017, quelques semaines avant l'inauguration du musée. Il est enterré, lui, à Saint-Rémy-de-Provence, dans une tombe simple à côté de son chien. Aujourd'hui, le jardin Majorelle, le Musée Yves Saint Laurent et le Musée Berbère sont gérés par la Fondation Jardin Majorelle, fondation marocaine reconnue d'utilité publique. Cette fondation emploie environ deux cents personnes, dont une trentaine de jardiniers à plein temps. Elle finance aussi des programmes culturels, des résidences d'artistes, des expositions temporaires, et la formation d'apprentis jardiniers. Le jardin que vous quittez est donc à la fois un site touristique et une institution culturelle, dans une configuration assez unique au Maroc. Voilà, nous arrivons au terme de cette visite. En une heure, vous avez parcouru un siècle d'histoire, des esquisses de Jacques Majorelle dans les années 1920 au musée flambant neuf de 2017, en passant par le coup de foudre d'Yves Saint Laurent en 1966 et le sauvetage de 1980. Une histoire d'amour avec Marrakech, racontée en vert, en bleu et en jaune. La suite vous appartient. HelloMorocco vous propose d'autres tours dans la ville : la médina, les palais, la medersa Ben Youssef, ou un tour entier sur l'histoire de Marrakech. À très bientôt.