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L'histoire de Tanger : trois mille ans entre deux mers

·18 min·0 km
Tanger n'est pas une ville comme les autres. Posée à l'extrême nord du Maroc, à quatorze kilomètres seulement de l'Espagne, elle a vu défiler en trois millénaires presque tous les peuples du bassin méditerranéen : Berbères, Phéniciens, Romains, Wisigoths, Byzantins, Arabes, Portugais, Anglais, Français, Espagnols, Américains. Tour à tour capitale romaine, base de la conquête de l'Espagne, possession portugaise, dot de mariage royale, port diplomatique, zone internationale de la Beat Generation, et aujourd'hui pivot économique du Maroc moderne. Cette visite fauteuil de dix-huit minutes vous raconte cette histoire vertigineuse, dans l'ordre, sans vous déplacer. Idéale en avion, en train, à l'hôtel ou en terrasse de café, pour préparer ou prolonger un séjour à Tanger.

Étapes du parcours (1)

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    L'histoire de Tanger en dix-huit minutes

    Bienvenue dans cette visite Guide Audio HelloMorocco. Pendant les dix-huit prochaines minutes, je vous invite à un voyage dans le temps. Pas de marche, pas de carte à suivre : installez-vous confortablement, dans un café, dans un avion, sur un canapé, et laissez-vous porter. Nous allons traverser ensemble trois mille ans d'histoire d'une ville unique au monde : Tanger. Tanger, c'est d'abord une géographie. La ville est posée à l'extrême nord-ouest du continent africain, sur la rive sud du détroit de Gibraltar. Quatorze kilomètres seulement la séparent de l'Espagne. Vous pouvez voir, par temps clair, la côte européenne depuis la médina. Cette proximité, ce voisinage avec un autre continent, est la clé absolue de toute son histoire. Tanger n'est jamais une ville en marge : c'est toujours une ville-frontière, une ville-charnière, une ville-passage. Commençons. Au commencement, il y a les Berbères. Des tribus mauritaniennes — entendez les habitants du Maghreb antique, rien à voir avec la Mauritanie d'aujourd'hui — installées sur ces collines depuis le néolithique. Vers le huitième siècle avant notre ère, les Phéniciens, ces grands navigateurs venus du Liban actuel, fondent un comptoir commercial sur la baie. Ils l'appellent Tingis. Le nom est probablement berbère, peut-être lié à la déesse Tingé, et il sera porté par la ville pendant deux mille ans. Les Phéniciens viennent chercher ici trois choses : la pourpre, ce colorant violet d'un prix faramineux extrait des coquillages murex de la côte ; le cuivre et l'étain, transitant par les routes sahariennes ; et les céréales fertiles de l'arrière-pays. Tingis devient un port prospère, avec une nécropole, des temples, des entrepôts. Les fouilles de la kasbah ont mis au jour des inscriptions puniques, des amphores, des bijoux carthaginois. Quand Carthage tombe en 146 avant notre ère, Rome récupère lentement le Maghreb. Au premier siècle de notre ère, Tingis devient capitale de la province romaine de Mauritanie Tingitane. Capitale, vous m'entendez bien : pas une ville secondaire, mais le siège du gouverneur, le centre administratif d'un territoire qui couvre tout le nord du Maroc actuel, jusqu'à Volubilis. Tingis frappe sa propre monnaie. Elle a un théâtre, des thermes, des temples, un forum. Elle commerce avec Cadix, avec Lyon, avec Rome. Pendant trois siècles, Tingis vit à l'heure méditerranéenne romaine. L'Empire s'effondre. Au cinquième siècle, les Vandales traversent le détroit dans l'autre sens, depuis l'Espagne, et occupent brièvement la ville. Puis viennent les Wisigoths, puis les Byzantins, qui reprennent Tingis pour Constantinople au sixième siècle. La ville change de maître, mais reste un port stratégique : qui tient Tingis tient le détroit. Et puis, en l'an 706, tout bascule. Le général arabe Moussa ibn Noseir, gouverneur omeyyade de l'Ifriqiya, prend Tanger. Mais ce n'est pas la fin d'une histoire : c'est le début d'une autre. Cinq ans plus tard, en 711, son lieutenant Tariq ibn Ziyad, un Berbère converti à l'islam, embarque depuis cette même côte avec sept mille hommes et débarque de l'autre côté du détroit, sur un rocher qu'on appellera désormais Jbel Tariq, la montagne de Tariq, devenu Gibraltar. En quelques années, il conquiert toute la péninsule ibérique pour le califat. Tanger est la rampe de lancement de la conquête de l'Espagne, qui durera huit cents ans. Pendant les siècles qui suivent, Tanger passe entre les mains des dynasties marocaines successives. Les Idrissides au huitième siècle. Les Almoravides au onzième. Les Almohades au douzième, qui en font une grande ville fortifiée. Puis les Mérinides, qui construisent une partie des remparts que vous pouvez encore voir aujourd'hui. La ville devient un port important pour l'exportation de céréales et de cuir vers l'Europe, et un centre religieux respecté, avec ses zaouias, ses écoles coraniques, ses saints patrons. Mais en 1471, nouveau retournement. Les Portugais, lancés dans leur grande aventure d'expansion atlantique, s'emparent de Tanger sans coup férir. Ils en font une de leurs places fortes du nord-africain, avec Ceuta, qu'ils contrôlent déjà, et Asilah. Pendant cent quatre-vingt-dix ans, Tanger est portugaise. Les habitants musulmans sont en partie expulsés, en partie convertis de force, en partie tolérés. Les Portugais reconstruisent les fortifications, modernisent le port, défendent la ville contre les attaques marocaines incessantes. Vous pouvez encore reconnaître, dans les remparts de la kasbah, des éléments d'architecture portugaise : tours rondes, bastions à l'italienne, casemates. En 1661, coup de théâtre diplomatique. Le roi du Portugal donne Tanger en dot à sa fille Catherine de Bragance, qui épouse le roi d'Angleterre Charles II. Tanger devient anglaise. Pendant vingt-trois ans, la couronne britannique tente d'en faire une grande base navale méditerranéenne. Elle construit le môle, ces grands môles de pierre qui prolongent le port en mer, dont vous voyez encore aujourd'hui des vestiges. Elle importe une garnison, fait venir des marchands. Mais l'entreprise échoue. La ville est en état de siège permanent : le sultan alaouite Moulay Ismaïl, depuis Meknès, harcèle la garnison anglaise par des attaques répétées. En 1684, dépassée, l'Angleterre abandonne Tanger en faisant sauter les fortifications, et plie bagage. Moulay Ismaïl reprend la ville et la rattache au royaume du Maroc. Les XVIIIe et XIXe siècles sont la grande époque de la Tanger diplomatique. Parce que la ville se trouve à la porte de l'Europe, parce qu'elle est plus accessible que Fès ou Meknès, les sultans alaouites en font le point de contact privilégié avec les puissances étrangères. Toutes les ambassades s'y installent : la France, l'Espagne, l'Angleterre, les États-Unis, qui y établissent en 1797 leur premier consulat à l'étranger — la Légation américaine de Tanger, encore visible aujourd'hui dans la médina, est d'ailleurs le seul monument américain classé monument historique national à l'extérieur des États-Unis. Tanger devient une ville cosmopolite, avec ses quartiers européens, ses synagogues sépharades, ses cafés français, ses gouverneurs marocains, ses légations multinationales. Et puis vient l'épisode le plus extraordinaire de toute son histoire. En 1923, à l'issue de longues négociations entre les puissances coloniales, Tanger se voit attribuer un statut unique au monde : la zone internationale de Tanger. La ville n'est ni française, ni espagnole, ni marocaine au sens strict : elle est cogérée par neuf puissances étrangères — France, Espagne, Royaume-Uni, Portugal, Italie, Belgique, Pays-Bas, Suède, et plus tard les États-Unis — sous l'autorité nominale du sultan. Cette gestion à neuf voix est aussi compliquée qu'elle en a l'air, mais elle fonctionne, plus ou moins, pendant trente-trois ans. Pendant cette période, Tanger devient un mythe. Sa fiscalité est nulle ou presque. Sa législation est trouée comme un gruyère. On peut y faire fabriquer des passeports, blanchir de l'argent, acheter de l'or sans déclaration, organiser des trafics en tout genre. C'est un paradis fiscal avant la lettre, un repaire d'aventuriers, d'espions, de banquiers louches, de princes en fuite. C'est aussi, dans le même mouvement, une ville d'une formidable liberté culturelle. Les écrivains de la Beat Generation s'y installent : William Burroughs y rédige son "Festin nu", dans une chambre d'hôtel délabrée du Petit Socco. Paul Bowles, l'auteur de "Un thé au Sahara", y vit pendant cinquante-deux ans avec sa femme Jane. Allen Ginsberg, Jack Kerouac, Truman Capote, Tennessee Williams, tous y séjournent. Ajoutez à cela le peintre Francis Bacon, le couturier Yves Saint Laurent, qui y achètera une villa, le philosophe Jean Genet enterré non loin à Larache. Tanger des années 1920-1950, c'est l'utopie cosmopolite, brillante et trouble, du XXe siècle. L'espionnage y est intense. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Allemands et Alliés s'observent dans les cafés du Petit Socco. Pendant la Guerre froide, le KGB et la CIA y entretiennent des antennes. Tanger sert de boîte aux lettres planétaire, d'arrière-cuisine de toutes les diplomaties. En 1956, le Maroc gagne son indépendance, et Tanger est réintégrée à la nation. Le statut international s'achève, l'argent des aventuriers s'envole, les expatriés plient bagage les uns après les autres. Mais surtout, le nouveau pouvoir marocain regarde Tanger avec méfiance. Le roi Hassan II, qui règne à partir de 1961, n'aime pas cette ville trop européenne, trop libérale, trop frondeuse — Tanger a soutenu activement le nationalisme contre le pouvoir royal. Pendant quarante ans, le pouvoir va délaisser Tanger. Pas d'investissements, pas de grands chantiers, pas d'attention royale. La ville s'enfonce. Les villas se délabrent, le port stagne, l'économie tousse. Les Tangérois racontent qu'on disait alors : "À Tanger, on ne meurt pas, on s'éteint." Et puis, en 1999, Hassan II meurt. Mohammed VI lui succède, et son regard sur Tanger est radicalement différent. Le nouveau roi visite la ville dès son intronisation, déclare publiquement qu'elle a été oubliée et qu'il faut réparer. À partir de 2003, le grand virage commence. La ville se transforme à un rythme spectaculaire. La médina est restaurée, la kasbah retrouve ses lettres de noblesse, le front de mer est entièrement réaménagé. Mais surtout, à quarante kilomètres à l'est, l'État inaugure en 2007 un mégaport qui changera la donne : Tanger Med. Construit ex nihilo, sur un détroit jusque-là vierge, ce port à conteneurs devient en quinze ans le premier port d'Afrique, dépassant Durban, Le Cap, Port-Saïd, Alger. En 2024, il a traité plus de neuf millions de conteneurs équivalents-vingt-pieds, et il est aujourd'hui parmi les vingt plus grands ports au monde. Tanger Med est aussi un complexe industriel : les usines Renault et Stellantis y produisent près d'un million de véhicules par an, exportés dans toute l'Europe et l'Afrique. À côté du port, c'est toute une économie qui décolle : zones franches, parcs industriels, université, hôpitaux. La ligne à grande vitesse Al Boraq, inaugurée en 2018, met Tanger à deux heures dix de Casablanca. Le centre-ville se modernise. Une nouvelle gare LGV, un nouveau port de plaisance, un nouveau stade, des immeubles contemporains. Tanger redevient une ville où l'on vient travailler, étudier, investir, vivre. Aujourd'hui, Tanger compte près d'un million d'habitants, et on estime qu'elle en aura un million et demi avant 2030. Elle est redevenue ce qu'elle a toujours été dans son ADN : un pivot entre l'Europe et l'Afrique, entre le passé et l'avenir. Vous y croisez des cargos chinois et des pêcheurs en barque, des jeunes ingénieurs et des saints soufis, des Beat poets vieillissants et des étudiants en intelligence artificielle. La ville est cosmopolite à nouveau, mais sur un autre mode. Elle n'est plus une enclave coloniale : elle est un acteur africain qui parle au monde. Voilà, en dix-huit minutes, trois mille ans d'histoire. Si vous êtes à Tanger, j'espère que ce récit vous donnera envie de voir avec d'autres yeux la kasbah, la médina, le Petit Socco, le Grand Socco, le port, la baie. Si vous êtes ailleurs, j'espère que vous êtes désormais un peu impatient d'y venir. HelloMorocco vous propose d'autres tours sur place : la kasbah et la médina, ou Cap Spartel et la Grotte d'Hercule, à quinze kilomètres à l'ouest. À très bientôt, et bon voyage à Tanger.

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Durée
18 min
Distance
0 km
Difficulté
medium
Langues
FR