L'histoire de Fès
Étapes du parcours (1)
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Histoire de Fès, douze siècles racontés
Bienvenue dans cette visite Guide Audio HelloMorocco consacrée à l'histoire de Fès. Pendant une vingtaine de minutes, je vais vous raconter douze siècles d'histoire de l'une des plus extraordinaires villes du monde musulman, sans que vous ayez besoin de bouger le petit doigt. Installez-vous tranquillement : un café, un thé à la menthe, un train qui roule, une terrasse au soleil. Et embarquons ensemble dans le temps long. Pour comprendre Fès, il faut commencer par une géographie et un homme. La géographie d'abord. Fès se trouve dans le nord du Maroc, à 200 kilomètres à peu près à l'est de Rabat, dans une plaine fertile encadrée au nord par les montagnes du Rif et au sud par le Moyen Atlas. Un fleuve traverse la ville, l'oued Fès, modeste mais constant, qui a permis pendant douze siècles de faire tourner les moulins, les fontaines, les tanneries, les teintureries. C'est un site naturel idéal : eau, terres arables, axes de communication entre la Méditerranée et le Sahara, entre l'Atlantique et l'Algérie. L'homme maintenant. Idriss Ier, ou Moulay Idriss en darija, est l'un de ces personnages dont l'histoire et la légende se mélangent au point qu'on ne sait plus trop où finit l'une et où commence l'autre. Arrière-petit-fils du prophète Mohammed par sa fille Fatima et son gendre Ali — ce qui en fait ce qu'on appelle un chérif — il fuit l'Orient à la fin du VIIIe siècle après les massacres dynastiques qui suivent la prise de pouvoir des Abbassides à Bagdad. Il traverse l'Égypte, l'Ifriqiya, le Maghreb central, et finit par s'installer en 788 chez les Berbères Aoraba, dans la région de Volubilis, au nord de l'actuelle Meknès. Là, il est reconnu comme imam. Et il fonde, dit la tradition, en 789, une bourgade qu'il baptise Fès, sur la rive droite du fleuve. Une ville naît, presque de rien, dans une plaine. Idriss Ier ne profite pas longtemps de sa fondation. Il est empoisonné en 791, sur ordre, dit-on, du calife abbasside de Bagdad, qui n'a pas apprécié qu'un descendant rival du prophète installe sa propre dynastie à l'ouest. Mais Idriss laisse une concubine berbère enceinte. L'enfant naît quelques mois après la mort du père : c'est Idriss II. C'est lui qui, devenu adulte vers 803-804, va donner à Fès sa véritable consistance. Il refonde la ville en 808-809 sur la rive gauche, en face de la première implantation, et y rassemble des artisans, des lettrés, des commerçants, des tribus berbères ralliées. Une capitale est née. Il faut s'arrêter une seconde sur cette particularité fondatrice de Fès : c'est une ville à deux rives. Sur la rive droite du fleuve, ce qu'on appellera plus tard le quartier des Andalous, à cause des réfugiés de Cordoue qui s'y installent au début du IXe siècle, après une révolte mal terminée contre l'émir omeyyade. Sur la rive gauche, le quartier des Karaouiyine, à cause des réfugiés de Kairouan, en actuelle Tunisie, qui fuient les troubles politiques. Deux populations distinctes, qui apportent chacune leur savoir-faire, leurs traditions, leurs styles architecturaux, leurs particularismes. Et entre les deux, le fleuve. Fès est, dès l'origine, une ville métisse, urbaine, savante, plurielle. C'est aussi à cette époque, en 859 exactement, qu'une jeune femme kairouanaise, Fatima al-Fihri, hérite à la mort de son père d'une fortune considérable. Plutôt que de la garder pour elle, elle décide d'investir la totalité dans la fondation d'une mosquée pour la communauté kairouanaise. Sa sœur Mariam fait de même de l'autre côté du fleuve, avec la mosquée des Andalous. La mosquée de Fatima va donner naissance, presque sans qu'on s'en aperçoive, à ce qui sera officiellement reconnu mille ans plus tard comme la plus ancienne université en activité continue au monde : l'université Al Quaraouiyine. Le geste est extraordinaire : une femme, au IXe siècle, finance par sa seule volonté une institution qui formera, pendant douze siècles, des juristes, des théologiens, des grammairiens, des médecins, des astronomes. La dynastie idrisside régnera pendant un peu moins de deux siècles, dans une instabilité chronique, ballotée entre les pressions des Fatimides d'Ifriqiya et celles des Omeyyades de Cordoue. Elle s'éteint au début du Xe siècle, et Fès passe sous diverses tutelles. Mais la ville, elle, continue de prospérer. Elle est devenue trop importante pour qu'on l'ignore. Le tournant suivant arrive avec les Almoravides, dynastie berbère venue du Sahara, qui réunifie le Maghreb au XIe siècle sous Youssef ben Tachfine. En 1070, Youssef intègre Fès à son empire et prend une décision décisive : il fait abattre la muraille qui séparait les deux rives, andalouse et karaouiyine, et n'en fait qu'une seule cité unifiée. C'est à partir de ce moment que Fès devient véritablement Fès el-Bali, la vieille ville unie que vous parcourez aujourd'hui. Les Almoravides agrandissent la mosquée Karaouiyine, fortifient les remparts, soutiennent l'enseignement. Vient ensuite, au XIIe siècle, la dynastie almohade, autre dynastie berbère, plus rigoriste, plus conquérante encore. Les Almohades s'installent à Marrakech, qu'ils érigent en capitale impériale, et reléguent Fès au rang de seconde ville. Mais ils ne la maltraitent pas : ils l'enrichissent, l'embellissent, agrandissent encore Karaouiyine, encouragent les écoles. Fès est leur capitale spirituelle et intellectuelle, complémentaire de Marrakech. Le véritable âge d'or de Fès commence avec les Mérinides, au milieu du XIIIe siècle. Cette nouvelle dynastie berbère, originaire des plaines orientales du Maroc, prend Fès en 1248 et en fait sa capitale. Et là, on entre dans deux siècles d'une splendeur architecturale, intellectuelle, économique, qui marquent la mémoire de la ville à jamais. Les sultans mérinides comprennent qu'il leur faut une nouvelle ville pour héberger leur cour, leur administration, leurs troupes, sans bouleverser la médina ancienne. Ils fondent donc en 1276 ce qu'on appelle Fès el-Jdid, Fès la Neuve, juste à l'ouest de la médina. Une ville-palais, avec ses propres murailles, son palais royal, ses jardins, et un quartier juif particulier — le Mellah, le premier mellah du Maroc — créé à la fin du XIVe siècle pour protéger la communauté juive sous tutelle royale directe. Les Mérinides sont aussi, et surtout, des bâtisseurs de médersas. Ces écoles coraniques résidentielles, qu'ils financent par mécénat royal autour de la mosquée Karaouiyine, sont des chefs-d'œuvre de l'art islamique. Bou Inania en 1350, Attarine en 1325, Sahrij, Cherratine plus tard, et bien d'autres. Elles forment ensemble ce qu'on appelle le campus universitaire mérinide, et elles vont accueillir, pendant des siècles, des étudiants venus de tout le Maghreb, d'Andalousie, du Sahel, parfois même d'Égypte ou d'Orient. Au XIVe siècle, Ibn Khaldoun, le plus grand historien et sociologue du monde musulman, étudie et enseigne à Fès. C'est dans cette ville qu'il commence à élaborer sa pensée sur les cycles des dynasties. Cette époque mérinide, c'est aussi celle où la ville développe sa physionomie commerciale et artisanale telle que vous la voyez encore aujourd'hui. Les souks se spécialisent : Attarine pour les épices et parfums près de Karaouiyine, Sebbaghine pour les teinturiers, Seffarine pour les dinandiers, Cherratine pour le cuir, Nejjarine pour le bois. Les fondouks, ces caravansérails urbains, se multiplient. Les fontaines, les hammams, les mosquées de quartier essaiment. Fès a au XIVe siècle environ 200 000 habitants, ce qui en fait l'une des plus grandes villes de la Méditerranée occidentale, plus peuplée que Paris à la même époque. L'apogée mérinide s'achève dans la seconde moitié du XVe siècle, dans la confusion politique. La dynastie suivante, les Wattassides, dans la même mouvance berbère, prolonge le règne sans réelle gloire. Et Fès, peu à peu, perd son rôle de capitale impériale au profit d'autres villes, notamment Marrakech, à nouveau, sous les Saadiens. Les Saadiens sont une dynastie chérifienne — comme les Idrissides, ils se réclament du prophète — venue du Drâa, dans le sud marocain, au XVIe siècle. Ils prennent Fès en 1554, mais leur cœur est à Marrakech, où ils édifient leur palais et leurs tombeaux. Pour Fès, les deux siècles saadien et alaouite — l'autre dynastie chérifienne, qui prend le pouvoir au milieu du XVIIe siècle et règne encore aujourd'hui sur le Maroc — sont des siècles de relatif effacement politique. La capitale officielle se déplace plusieurs fois entre Fès, Marrakech, Meknès, Rabat, selon les goûts du sultan régnant. Fès n'est plus toujours la première. Mais ce n'est qu'une apparence. Politiquement effacée, Fès reste tout au long de cette période la capitale spirituelle, religieuse et intellectuelle indiscutée du Maroc. C'est à Karaouiyine que se forment les juges, les muftis, les imams qui exercent partout dans le pays. C'est à Fès que se publient les fatwas qui font autorité. C'est dans la médina que les grandes familles de notables, les fassis, accumulent prestige, fortune et influence, et essaiment dans les autres villes du royaume. Encore aujourd'hui, dans toutes les grandes villes du Maroc, la communauté fassie d'origine forme une élite culturelle et économique reconnaissable, avec ses goûts, sa cuisine raffinée, son accent, ses traditions vestimentaires. Le XIXe siècle apporte son lot de difficultés. Le Maroc est convoité par les puissances européennes, perd des territoires, s'endette, se modernise par à-coups et avec retard. Fès vit cela en témoin parfois passif, parfois acteur. La ville accueille des ambassades européennes, des missions commerciales, des consulats. Elle voit aussi des révoltes, des tensions intercommunautaires, des moments difficiles pour le mellah. En 1912, la situation politique du Maroc est devenue intenable. Le sultan Moulay Hafid signe à Fès même, dans l'un des palais de Fès el-Jdid, le traité du protectorat français. Ce moment fait de Fès, paradoxalement, la ville où le Maroc perd officiellement sa souveraineté. Mais le protectorat français, sous l'administration du résident général Hubert Lyautey, prend une décision qui va sauver la médina. Lyautey est un militaire, mais aussi un esthète, profondément amoureux du patrimoine marocain. Il interdit qu'on touche aux médinas anciennes, qu'on y fasse passer des routes, qu'on y bâtisse des immeubles modernes. À Fès, comme à Marrakech, à Rabat, à Meknès, il ordonne la création d'une ville nouvelle européenne à l'extérieur des remparts, un urbanisme distinct, séparé. Cette doctrine de la dualité a parfois été critiquée comme une forme de ségrégation, mais elle a eu un effet conservatoire majeur : la médina de Fès, contrairement à celles de tant de villes arabes qui ont été éventrées au XXe siècle pour faire passer des boulevards et des immeubles, a été préservée dans son tissu médiéval intégral. L'indépendance arrive en 1956, et Fès retrouve son statut de pôle régional important, même si la capitale politique du Maroc moderne est désormais Rabat, et la capitale économique Casablanca. La médina, elle, vit. Elle vit même intensément, peut-être trop : pendant les années 1960 et 1970, l'exode rural y déverse des dizaines de milliers de migrants venus du Rif et du Moyen Atlas, qui s'installent dans les vieilles maisons, parfois en sur-occupation, sans toujours les ressources d'entretien. Beaucoup de bâtiments anciens, dont des médersas, des fondouks, des palais, se dégradent. C'est là qu'intervient un acte fondateur. En 1981, l'UNESCO classe la médina de Fès au patrimoine mondial de l'humanité. Les motivations du classement sont explicites : Fès est considérée comme la médina la mieux préservée du monde arabe, la plus complète sur le plan historique, la plus représentative de l'urbanisme islamique médiéval. Le classement déclenche une prise de conscience nationale et internationale, et lance dans les années 1990 et 2000 des programmes massifs de restauration : remparts, mosquées, médersas, fondouks, fontaines, fleuve. Beaucoup reste à faire, mais énormément a été fait. Aujourd'hui, Fès est une ville d'environ un million d'habitants, dont 150 000 vivent encore dans la médina ancienne. C'est l'une des rares grandes médinas au monde où des familles ordinaires habitent toujours, où des enfants vont à l'école, où des artisans travaillent dans les mêmes ateliers que leurs arrière-arrière-grands-pères. La médina n'est ni un musée, ni un parc d'attractions touristique : c'est un quartier vivant, peuplé, parfois bruyant, parfois délicat, souvent émouvant. Le défi de l'avenir, c'est de préserver à la fois cette continuité humaine et le patrimoine matériel exceptionnel qui en est le décor. L'université Al Quaraouiyine continue à enseigner. Elle a été modernisée, intégrée au système universitaire marocain, reconnue par les standards internationaux. Elle forme toujours principalement à la théologie, au droit musulman et à la grammaire arabe classique, et reste l'une des références mondiales en sciences islamiques. Sa bibliothèque, qui conserve des manuscrits du IXe siècle, a été magnifiquement restaurée dans les années 2010 par l'architecte Aziza Chaouni, et accueille de nouveau les chercheurs. Et puis il y a la vie quotidienne, qui résiste. Le matin, les boulangers du quartier prennent en charge les plats des familles pour les cuire dans les fours communs. Les hammams chauffent leurs bassines à l'eau du fleuve réchauffée. Les écoliers descendent par grappes la Talâa Kebira en uniforme, leur cartable sur le dos. Les muezzins se relaient sur les minarets. Les artisans frappent le cuivre, taillent le cèdre, plongent les peaux dans la chaux. Les pèlerins viennent toucher le tombeau de Moulay Idriss II, demander une intercession, faire un vœu. Les voyageurs du monde entier flânent, se perdent, retrouvent Bab Boujloud. Et tout cela se passe à peu près comme cela se passait il y a six cents ans, à quelques détails technologiques près. C'est cette continuité-là, plus que toute autre, qui fait l'unicité de Fès. Voilà, en vingt minutes, douze siècles racontés. J'espère vous avoir donné des clés pour mieux comprendre ce que vous voyez, ce que vous entendez, ce que vous sentez quand vous traversez la médina. HelloMorocco vous propose deux autres tours sur Fès, à parcourir cette fois sur place : Fès el-Bali sud, qui descend de Bab Boujloud à Karaouiyine, et Tanneries Chouara et souks artisans, qui explore le cœur charnel de la médina. À très bientôt sur HelloMorocco, et longue route à vous à Fès.