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L'histoire d'Essaouira : 2 500 ans de la pourpre phénicienne au festival Gnaoua

·16 min·0 km
Avant d'être Essaouira, ce site s'appelait Mogador, et il était déjà connu des navigateurs phéniciens il y a 2 500 ans. Du comptoir antique de la pourpre au plan en damier de Théodore Cornut, du grand port juif et cosmopolite du XIXe siècle au déclin colonial, jusqu'à la renaissance contemporaine portée par le festival Gnaoua, l'inscription UNESCO et le retour des voyageurs : ce tour audio raconte la longue histoire d'une ville qui a tout vu passer, des galères puniques aux dragons de Game of Thrones. Un tour « armchair » : pas de marche, juste 16 minutes pour comprendre pourquoi Essaouira est unique au Maroc. À écouter idéalement en terrasse de café, ou tranquillement chez vous.

Étapes du parcours (1)

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    L'histoire d'Essaouira, de Mogador à aujourd'hui

    Bienvenue dans cette visite Guide Audio HelloMorocco. Vous n'avez besoin de rien d'autre que de bonnes oreilles, et idéalement d'une terrasse, d'un fauteuil, d'un thé à la menthe ou d'un café. Pendant les seize minutes qui viennent, je vais vous raconter une histoire : celle d'une ville étrange, située sur l'Atlantique marocain, qui a porté plusieurs noms, qui a été convoitée par à peu près tous les empires de la Méditerranée, et qui s'appelle aujourd'hui Essaouira. Pour bien la comprendre, il faut remonter loin. Vraiment loin. 2 500 ans en arrière. Nous sommes vers 600 avant Jésus-Christ. La Méditerranée est dominée par les Phéniciens, ce peuple de marins originaire de l'actuel Liban, fondateur de Tyr, de Sidon, de Carthage. Les Phéniciens sont les premiers grands explorateurs de l'Atlantique : ils descendent le long des côtes africaines, jalonnent leurs routes de petits comptoirs commerciaux, sécurisés par des îles, accessibles aux galères. Et c'est ainsi qu'ils trouvent ce site : une côte rocheuse, battue par les vents, et juste au large, un petit archipel plat, l'archipel des futures îles Mogador, qui forme une rade naturelle parfaite. Ils s'y installent. Le comptoir s'appelle Mogador, peut-être déformé d'un mot punique signifiant « petite forteresse ». Le nom va lui rester accroché plus de 2 500 ans. Pourquoi viennent-ils jusque-là ? Pour une seule chose, ou presque. La pourpre. Ce colorant rouge violacé, fabriqué à partir d'un coquillage qu'on trouve en abondance ici, le murex, est à l'époque la teinture la plus chère du monde antique. Une livre de laine teinte à la pourpre coûte plusieurs fois son poids en or. Seuls les rois, les empereurs et les grands prêtres peuvent se l'offrir : la pourpre devient littéralement la couleur du pouvoir, et le restera jusqu'à Byzance. Les Phéniciens, puis leurs cousins carthaginois, montent sur les îles Mogador une vraie petite industrie : on récolte les coquillages, on les casse, on extrait la précieuse glande à teinture, on fait macérer, on fait bouillir. L'odeur, paraît-il, était abominable. Mais le profit, lui, était colossal. Les fouilles archéologiques menées sur les îles depuis le milieu du XXe siècle ont confirmé tout cela : amphores phéniciennes, restes de murex par milliers, ateliers de transformation. Le grand naturaliste romain Pline l'Ancien, au Ier siècle après Jésus-Christ, mentionne même explicitement la production de pourpre des « îles Purpuraires » au large du Maroc. Vous avez peut-être déjà entendu cette autre appellation des îles Mogador : c'est de là qu'elle vient, des îles à la pourpre. Quand Rome supplante Carthage, après les guerres puniques, la production continue. La province romaine de Maurétanie Tingitane, c'est-à-dire grosso modo le nord du Maroc, exporte sa pourpre vers l'empire. Le roi maure Juba II, ami personnel de l'empereur Auguste, érudit et auteur, aurait même séjourné à Mogador et y aurait possédé des ateliers. C'est dire si le site était connu et apprécié. Mais avec la chute de Rome, au Ve siècle, la grande industrie disparaît. Les îles se vident, les ateliers s'effondrent, le murex cesse d'être pêché. Mogador retombe dans l'oubli. Au Moyen Âge, sous les dynasties berbères et islamiques qui se succèdent au Maroc — Idrissides, Almoravides, Almohades, Mérinides — Essaouira n'est rien. Un mouillage, un village de pêcheurs, un port d'appoint sans importance. Les grandes cités du sud du Maroc, à cette époque, sont à l'intérieur des terres : Marrakech, fondée en 1070, ou Aghmat avant elle. La côte atlantique est marginale, dangereuse, peu habitée. Premier réveil au début du XVIe siècle. Les Portugais, fraîchement engagés dans leur grande aventure océanique — Vasco de Gama, Cabral, l'Inde, le Brésil — s'emparent de plusieurs ports marocains pour sécuriser leurs routes. Ils prennent Ceuta en 1415, Tanger en 1471, Safi en 1488, Mazagan, l'actuelle El Jadida, en 1502. Et, en 1506, ils débarquent ici et construisent une petite forteresse qu'ils appellent Castelo Real de Mogador. Une présence courte, précaire, abandonnée dès 1525. Mais qui laisse une trace symbolique : pour la première fois depuis l'Antiquité, on construit du dur sur ce site. Les ruines portugaises sont encore visibles aujourd'hui sur l'une des îles. Et puis, longue éclipse. Pendant deux siècles et demi, Essaouira disparaît à nouveau de la carte. C'est le grand silence, jusqu'au moment fondateur, celui qui va donner naissance à la ville que vous voyez aujourd'hui. Nous sommes en 1764. Sur le trône du Maroc règne un sultan exceptionnel, Sidi Mohammed ben Abdallah. Un homme cultivé, ouvert sur le monde, marchand dans l'âme — c'est lui, par exemple, qui sera le premier chef d'État au monde à reconnaître l'indépendance des États-Unis d'Amérique en 1777. Sidi Mohammed regarde sa carte du Maroc, et il prend une décision audacieuse : il veut un nouveau port, qui concentrera tout le commerce maritime du royaume avec l'Europe. Pour ça, il choisit ce site, à mi-chemin entre Agadir et Safi, et il fait fermer le port d'Agadir, qui était jusque-là le grand port du sud. Du jour au lendemain, les marchands d'Agadir doivent venir s'installer ici. Et le nouveau port s'appelle Souira la Petite — diminutif de Sour, le rempart en arabe — qui finira par donner Essaouira, qu'on traduit souvent par « la bien dessinée ». Le projet est confié à un Européen, ce qui à l'époque est exceptionnel. Plus exactement à un ingénieur militaire français, Théodore Cornut, ancien élève de Vauban. Vauban, c'est l'ingénieur en chef des fortifications de Louis XIV, l'inventeur des bastions à la française, le bâtisseur de Saint-Malo, de Belle-Île, de Briançon, de Lille. Cornut a appris à ses côtés. Et voilà comment, par un curieux détour de l'histoire, une ville marocaine du XVIIIe siècle se retrouve dessinée selon les principes de l'urbanisme militaire français. Un plan en damier, des rues qui se croisent à angle droit, une enceinte continue, des bastions aux angles, deux grandes Skalas — des terrasses fortifiées équipées de canons — pour défendre le port et la médina. C'est unique au Maroc, où toutes les autres médinas sont organiques, sinueuses, héritées du Moyen Âge. Essaouira est, littéralement, une ville pensée par un ingénieur sur table, et exécutée en cinq ans, entre 1764 et 1769. Et ça marche. Parce que Sidi Mohammed ben Abdallah ne s'arrête pas à la pierre : il pense aussi aux hommes. Il offre des privilèges fiscaux exceptionnels aux marchands étrangers et aux familles juives marocaines pour qu'ils viennent s'installer à Essaouira. Il leur garantit la protection royale, des terrains, le droit de pratiquer leur religion, le droit de commercer avec qui ils veulent. Le résultat est immédiat : en quelques décennies, Essaouira devient le plus grand port du Maroc, et l'un des plus actifs de l'Afrique de l'Ouest. C'est là que se joue le grand moment cosmopolite de la ville, au XIXe siècle. Imaginez. Sur les quais, on parle l'arabe, le français, l'anglais, l'espagnol, le portugais, l'allemand, l'hébreu, le judéo-arabe, le tachelhit, langue berbère du sud. Les consulats des puissances européennes — France, Angleterre, Hollande, Suède, Espagne, États-Unis — sont tous représentés. On échange. Vers l'Europe, on exporte de l'huile d'argan, des amandes, des peaux de chèvre, de la gomme arabique, et de l'or qui arrive par les caravanes du Sahara. Vers l'Afrique subsaharienne, on envoie des tissus, du sucre, du sel, des armes. Et oui, malheureusement, pendant une partie du XIXe siècle, des esclaves sont aussi acheminés par cette route — c'est l'une des faces sombres de l'histoire d'Essaouira, qu'il faut nommer. La communauté juive joue un rôle central. À l'apogée, on estime qu'elle représente près de 40 % de la population de la ville — proportion absolument exceptionnelle au Maroc et même au Maghreb. Le mellah, le quartier juif, occupe tout un secteur de la médina. Les grands marchands juifs d'Essaouira, qu'on appelle ici les tujjar al-sultan, les « marchands du sultan », gèrent une partie importante du commerce du royaume. Ils parlent toutes les langues, ils ont des correspondants à Londres, Manchester, Hambourg, Marseille, Livourne. Essaouira sans cette communauté n'aurait jamais existé telle qu'elle a été. Et puis vient le déclin. Il commence à la fin du XIXe siècle, et il est rapide. Plusieurs facteurs convergent. D'abord, la concurrence des nouveaux ports en eau profonde, plus capables d'accueillir les grands navires à vapeur — Essaouira, dont la rade est étroite, ne peut plus suivre. Ensuite, à partir de 1912, le protectorat français au Maroc fait un choix stratégique : développer Casablanca comme grand port de commerce, et délaisser tous les autres. Casablanca grandit à toute allure ; Essaouira s'endort. Le port se vide, les marchands partent, les grandes familles se replient. Au milieu du XXe siècle, après l'indépendance du Maroc en 1956 et le départ massif de la communauté juive vers Israël, la France ou Israël dans les années 1960, la ville n'est plus qu'une bourgade de pêche oubliée, ses remparts mangés par le sel, ses palais en ruine. C'est l'image d'Essaouira dans les années 1960 et 1970 : pauvre, dépeuplée, magnifique. Et c'est précisément cette beauté décadente qui va attirer les premiers voyageurs alternatifs. Le mythe veut que Jimi Hendrix soit venu ici, en 1969, et y ait passé quelques jours. La réalité historique est plus modeste — il a sans doute fait une visite courte, peut-être 24 ou 48 heures, mais Essaouira a fait le reste, et la légende a pris. Aujourd'hui encore, on vous montrera dans la médina « le café où Hendrix a joué », « la chambre où Hendrix a dormi », ou « le rocher du château de sable » qui aurait inspiré sa chanson — alors même que la chanson est sortie en 1967, deux ans avant son passage. Tant pis, on aime ce mythe, et on ne va pas le lui reprocher. Plus tôt, en 1949, Orson Welles est venu tourner ici plusieurs scènes de son adaptation du Othello de Shakespeare, qu'il finança à bout de bras, en interrompant et reprenant le tournage à plusieurs reprises au gré de ses moyens. Essaouira sert de décor à la Chypre vénitienne où se déroule le drame. Le film obtiendra la Palme d'or au festival de Cannes 1952 — sous le drapeau du Maroc, fait rare et notable. Et puis, à partir des années 1990, le miracle. Essaouira renaît. Plusieurs choses arrivent en même temps. En 1998, un festival voit le jour : le Festival Gnaoua et musiques du monde, qui se tient chaque année en juin. La musique gnawa, héritée des esclaves subsahariens amenés au Maroc à partir du XVIe siècle, est célébrée et mise en dialogue avec le jazz, le rock, le blues, le hip-hop. Le festival devient en quelques années l'un des plus importants d'Afrique : plusieurs centaines de milliers de personnes affluent chaque été, le monde entier découvre Essaouira. En 2001, l'UNESCO inscrit la médina sur la liste du patrimoine mondial, en reconnaissance de son urbanisme exceptionnel. Les autorités marocaines lancent un grand programme de restauration : remparts, place, ruelles, façades. Les voyageurs reviennent en nombre. Et nous voilà aujourd'hui. Essaouira compte environ 80 000 habitants, vit à peu près à parts égales du tourisme, de la pêche — c'est toujours l'un des grands ports sardiniers du Maroc — et de l'artisanat, en particulier la marqueterie en bois de thuya, cet arbre rare et endémique qui ne pousse que dans cette région. Le vent, qui fait sa réputation, en a fait depuis vingt ans l'un des grands spots mondiaux du kitesurf et du windsurf. Le nom berbère ancien de la ville, paraît-il, signifierait d'ailleurs simplement « la ventée ». La nouvelle génération du cinéma international s'y est aussi installée brièvement : Game of Thrones est venu en 2012 pour y tourner Astapor, dans la saison 3 — une cité fictive d'esclaves, ce qui, au regard de l'histoire de la ville, n'est pas dénué d'ironie. Voilà 2 500 ans d'histoire. Du comptoir de la pourpre punique au festival Gnaoua, de la forteresse portugaise au plan en damier de Cornut, du grand port juif et cosmopolite au Hendrix mythique : Essaouira est une ville qui a tout vu, qui a tout perdu, et qui s'est tout reconstruit. Elle n'est jamais devenue Casablanca ni Marrakech. Tant mieux. Elle est restée à sa taille, blanche et bleue, soufflée par les alizés, ouverte sur l'océan. Si vous êtes ici en ce moment, prenez le temps. Marchez, écoutez, attendez le coucher du soleil sur la Skala. Vous comprendrez, mieux que par n'importe quel récit, pourquoi tant de gens, depuis 2 500 ans, ont voulu rester ici un peu plus longtemps que prévu. À très bientôt sur HelloMorocco.

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Durée
16 min
Distance
0 km
Difficulté
medium
Langues
FR