L'histoire de Casablanca
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L'histoire de Casablanca
Bienvenue dans cette visite Guide Audio HelloMorocco. Pendant les dix-huit minutes qui viennent, je vais vous raconter l'histoire de Casablanca. Pas la grande ville moderne que vous connaissez, vous, ou que vous découvrirez peut-être bientôt, mais celle qui a précédé, depuis deux mille ans, depuis bien avant les buildings, la mosquée Hassan II, le port industriel et le tramway. Cette visite est faite pour être écoutée à la maison, dans un café, ou même pendant que vous marchez ailleurs dans la ville. Ne cherchez pas à voir ce dont je parle : laissez-vous porter par le récit. Commençons aux origines, qui sont presque toujours plus anciennes qu'on ne le croit. Le site sur lequel s'élève aujourd'hui Casablanca a été occupé depuis très longtemps. Des outils en pierre datant du Paléolithique moyen ont été trouvés dans les grottes de Sidi Abderrahmane, à l'ouest de la ville actuelle, prouvant que des hommes vivaient ici il y a au moins quatre cent mille ans. C'est l'un des sites préhistoriques les plus importants d'Afrique du Nord. Le crâne humain qui y a été découvert dans les années 1950, dit l'homme de Sidi Abderrahmane, est l'un des plus anciens fossiles humains du Maroc. Mais l'histoire écrite de Casablanca commence vraiment avec Anfa, son nom le plus ancien. Anfa, en berbère, signifie la colline, par référence à la légère élévation qui domine le rivage atlantique au sud de la ville actuelle. C'est là, dès le Ier ou le IIe siècle avant notre ère, que des marchands phéniciens établissent un comptoir. Plus tard, les Romains y passent à leur tour, sans y construire de grande ville. Anfa reste un site secondaire, contrasté avec la prospérité de Volubilis, plus à l'intérieur des terres. Au Moyen Âge, après la conquête arabo-musulmane du VIIe siècle, Anfa entre dans une longue période obscure. Pendant les VIIIe et IXe siècles, la région côtière est dominée par la tribu berbère hérétique des Berghouatas, qui pratiquent un islam dissident. Les Berghouatas sont écrasés par les Almoravides au XIe siècle, puis le pays passe aux Almohades au XIIe, puis aux Mérinides à partir du XIIIe. Anfa traverse toutes ces dynasties sans grandes affaires, comme un port mineur, un peu en retrait, où l'on charge du blé, des cuirs, du thuya. Pas de grande mosquée, pas de palais, pas de grand bâtisseur royal. Casablanca, ou plutôt Anfa, n'est pas une ville impériale. Et puis, à la fin du XIVe siècle et au XVe, tout change. Anfa devient un repaire de corsaires. Les Mérinides s'effondrent, le pouvoir central marocain s'affaiblit, et les marins d'Anfa se mettent à attaquer les navires européens qui passent au large des côtes atlantiques. Ils s'en prennent surtout aux Portugais, qui ont commencé à explorer la côte africaine pour contourner l'islam et trouver les routes vers les Indes. Les rapports d'époque parlent de plusieurs centaines de bateaux portugais capturés, parfois pillés, parfois revendus. La piraterie d'Anfa devient un problème politique majeur pour la couronne portugaise. En 1468, le roi du Portugal Afonso V décide d'en finir. Une flotte de cinquante navires et de plusieurs milliers d'hommes débarque à Anfa. La ville, prise par surprise, est mise à sac. Les habitants sont massacrés ou réduits en esclavage. Les bâtiments sont systématiquement détruits, les remparts arasés. Anfa cesse d'exister. Pendant cinquante ans, le site reste désert, ruiné, abandonné. Puis les Portugais reviennent. En 1515, ils reconstruisent une place forte sur l'emplacement d'Anfa, et la baptisent Casa Branca, la maison blanche en portugais. C'est probablement la traduction littérale du nom arabe que portait la ville détruite : Dar el-Beïda. Casa Branca devient un comptoir portugais, modeste mais stratégique, doté de fortifications, d'une église, d'une garnison, d'un commerce de cuirs et de céréales. Pendant deux siècles et demi, c'est par cette porte que le Maroc commerce avec l'Europe occidentale. Plusieurs autres places fortes portugaises ponctuent la côte : Mazagan, l'actuelle El Jadida, Safi, Asilah, Ceuta. Casa Branca en fait partie. L'histoire portugaise de Casa Branca s'achève brutalement, en 1755, à cause d'un événement qui ne s'est même pas produit au Maroc : le tremblement de terre de Lisbonne, qui ravage la capitale portugaise et provoque un tsunami sur tout l'Atlantique. Casa Branca est endommagée, ses fortifications sont fragilisées, et le Portugal, déjà en déclin, décide d'évacuer la place. Le sultan alaouite Mohammed ben Abdallah saisit l'occasion. Il occupe la ville en 1755 ou 1756, la reconstruit, lui rend son nom arabe Dar el-Beïda, et y installe une médina entourée de remparts. C'est cette médina que vous pouvez encore visiter aujourd'hui, et c'est elle, la plus ancienne strate visible de la ville actuelle. Mohammed ben Abdallah est un sultan moderne pour son époque. Il a compris que le Maroc doit s'ouvrir au commerce international s'il veut survivre, et il fait de Dar el-Beïda l'un des ports clés de cette politique. Il signe en 1767 un traité de commerce avec l'Espagne, qui autorise les Espagnols à s'installer sous certaines conditions à Dar el-Beïda. Le port se développe, modestement mais sûrement. Au début du XIXe siècle, la ville a peut-être quinze mille habitants, ce qui reste très loin des grandes capitales impériales comme Fès ou Marrakech. Saut historique : 1907. Casablanca, comme on commence à l'appeler dans les langues européennes, sous l'influence des Espagnols, est devenue l'un des principaux ports atlantiques du Maroc. Mais le pays est en pleine crise. Le sultan Abdelaziz, jeune et inexpérimenté, ne contrôle plus son territoire. Les puissances européennes — France, Espagne, Allemagne, Royaume-Uni — se disputent l'influence sur le Maroc. En juillet 1907, un incident éclate à Casablanca : des ouvriers européens employés par une compagnie française qui construit la nouvelle jetée du port sont attaqués et tués par des manifestants marocains hostiles à la présence étrangère. Neuf Européens meurent. La France saisit le prétexte. Le 5 août 1907, deux cuirassés français, l'Amiral Charner et le Galilée, bombardent Casablanca pendant trois jours. La ville est dévastée, plusieurs milliers d'habitants tués, la médina partiellement détruite. Des troupes françaises débarquent et occupent la ville. C'est, militairement, le début de la pénétration française au Maroc, qui aboutira cinq ans plus tard au protectorat. Casablanca est, en quelque sorte, sacrifiée pour ouvrir la voie. Le 30 mars 1912, le sultan Moulay Hafid signe le traité de Fès, qui établit le protectorat français sur le Maroc. La majeure partie du territoire passe sous administration française, le nord et le Sahara sous administration espagnole, Tanger devient zone internationale. C'est à ce moment qu'arrive l'homme qui va transformer Casablanca à jamais : le général Hubert Lyautey, premier résident général de France au Maroc. Lyautey est un personnage complexe : militaire de tradition coloniale, mais aussi catholique, monarchiste, urbaniste passionné. Il a une vision pour le Maroc, et particulièrement pour Casablanca. Il veut faire de cette petite ville côtière la capitale économique du protectorat, sans pour autant en faire la capitale politique : Rabat conservera ce statut. Pour exécuter sa vision, Lyautey s'entoure des meilleurs urbanistes français de son temps. Henri Prost, en 1917, dessine le plan général d'aménagement de Casablanca : grandes percées rectilignes, places monumentales, séparation entre la médina ancienne et la ville européenne nouvelle, port artificiel agrandi. Les architectes suivent. Marius Boyer, Edmond Brion, Auguste Cadet, Joseph Marrast, Paul Tournon, Pierre Jabin et tant d'autres construisent en vingt ans les milliers d'immeubles, de bâtiments officiels, de cinémas, d'hôtels et de cafés qui composent aujourd'hui le centre Art Déco de Casablanca. C'est probablement, avec Tel-Aviv pour le Bauhaus et Miami pour l'Art Déco américain, l'un des trois grands ensembles modernistes du XXe siècle. La population explose. De vingt mille habitants en 1907, la ville passe à cent mille en 1920, à deux cent cinquante mille en 1936, à six cent mille en 1952. C'est le grand exode rural marocain qui afflue vers Casablanca, attiré par les emplois industriels, le port, le bâtiment. Des bidonvilles immenses se forment en périphérie, qu'on appelle les carrières, les Roches Noires, Ben M'Sik. La ville prospère mais aussi se fracture socialement, entre une élite européenne et marocaine francophone et une majorité ouvrière marocaine en grande précarité. En janvier 1943, en pleine Seconde Guerre mondiale, Casablanca devient pendant dix jours le centre du monde. Les Alliés ont débarqué en Afrique du Nord en novembre 1942 — opération Torch — et le Maroc est désormais sous contrôle américain et britannique. Le président américain Franklin Roosevelt et le Premier ministre britannique Winston Churchill se retrouvent à l'hôtel Anfa, à l'ouest de la ville, pour préparer la suite de la guerre. C'est ce qu'on appelle la conférence d'Anfa, ou conférence de Casablanca. Pendant dix jours, du 14 au 24 janvier 1943, les deux dirigeants discutent du débarquement allié en Sicile, de l'avancée alliée en Tunisie, et de la doctrine de la reddition sans condition imposée à l'Allemagne et au Japon. Le sultan Mohammed V est aussi reçu pendant la conférence, et Roosevelt lui assure son soutien à l'indépendance future du Maroc. C'est un tournant : pour la première fois, une grande puissance occidentale appuie publiquement la fin du protectorat. L'indépendance arrive en 1956. Le sultan Mohammed V, exilé par les Français en 1953, revient triomphalement et négocie avec Paris la fin du protectorat. Le traité d'indépendance est signé le 2 mars 1956. Le Maroc redevient un État souverain, et Mohammed V devient roi en 1957. Casablanca est désormais marocaine, mais elle reste profondément marquée par les quarante-quatre années de présence française. Dans les décennies qui suivent, Casablanca devient officiellement la capitale économique du royaume, ce qu'elle est encore aujourd'hui. Le port s'étend pour devenir le premier du Maghreb, devant Tanger Med pour le trafic général. L'industrie s'installe : agro-alimentaire, textile, chimie, automobile. L'argent affluent, les banques aussi. Le quartier financier de Casablanca Finance City, lancé dans les années 2010, ambitionne de faire de la ville un pôle financier régional pour l'Afrique francophone. Mais Casablanca grandit aussi par les marges. La population atteint un million dans les années 1970, deux millions dans les années 1990, et environ quatre millions aujourd'hui dans la métropole élargie. Les bidonvilles se sont en partie résorbés, en partie reconfigurés. Les programmes de relogement sont massifs mais incomplets. La ville reste fracturée socialement et géographiquement : entre les villas d'Anfa et les quartiers populaires de Sidi Moumen, le contraste est saisissant. Plusieurs événements ont marqué la Casablanca contemporaine. La construction de la mosquée Hassan II, achevée en 1993, a été un projet politique autant qu'architectural — j'en parle plus longuement dans le tour qui lui est dédié. Le 16 mai 2003, la ville a été frappée par une série d'attentats-suicides qui ont fait plus de quarante morts dans plusieurs quartiers du centre. Ces attentats, revendiqués par un groupe islamiste local, ont provoqué un choc national et accéléré les politiques de sécurité et de réforme religieuse au Maroc. Plus récemment, Casablanca s'est dotée en 2012 d'un tramway, qui a profondément modifié la circulation et la vie quotidienne du centre-ville. Une ligne 2 est ouverte en 2019, plusieurs autres sont en projet. Le grand chantier urbanistique de la Marina, devant l'ancien port, transforme depuis les années 2010 le visage du front de mer. Casablanca aujourd'hui, c'est tout cela à la fois : la berbère Anfa préhistorique, le comptoir phénicien et romain, le port médiéval mineur, le repaire pirate du XVe siècle, la Casa Branca portugaise, la Dar el-Beïda alaouite, la ville bombardée de 1907, la capitale économique du protectorat, la métropole post-indépendance, et la métropole financière en construction. Aucune de ces strates n'a effacé la précédente. Toutes coexistent, parfois sereinement, parfois en tension, dans le tissu urbain actuel. Vous arrivez au terme de cette visite. En dix-huit minutes, vous avez traversé deux mille ans d'histoire de Casablanca. Vous avez maintenant toutes les clés pour comprendre les différents quartiers de la ville, et peut-être pour les visiter avec un autre œil. HelloMorocco vous propose des tours sur la mosquée Hassan II et sa corniche, sur la médina ancienne, sur le quartier des Habous, sur le centre Art Déco, et sur le street art casablancais. Chacun de ces tours s'inscrit dans la grande histoire que je viens de vous raconter. À très bientôt.