L'histoire d'Agadir
Étapes du parcours (1)
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L'histoire d'Agadir
Bonjour et bienvenue dans cette visite Guide Audio HelloMorocco. Pendant les seize minutes qui viennent, je vais vous raconter l'histoire complète d'Agadir, du Moyen Âge jusqu'à aujourd'hui. Pas besoin de marcher, pas besoin de regarder la carte : ce tour est pensé pour être écouté tranquillement, chez vous, sur la plage, dans un café, ou avant de monter à la kasbah si vous prévoyez d'y aller. Installez-vous confortablement. Commençons par un constat curieux. Si vous arrivez à Agadir et que vous cherchez sa vieille médina, ses ruelles à arcades, ses souks couverts comme à Marrakech ou à Fès — vous ne les trouverez pas. Agadir est la seule grande ville du Maroc qui n'a pas d'ancienne médina. La ville actuelle est entièrement moderne, dessinée en damier, avec de larges avenues. Comment est-ce possible ? La réponse tient en un seul mot, une seule date : 1960. Mais pour comprendre 1960, il faut d'abord raconter ce qui s'est passé pendant les huit siècles précédents. C'est parti. Au commencement, donc, il y a une colline. Celle qu'on voit aujourd'hui dominer la ville moderne, surmontée des ruines de la kasbah. Cette colline s'appelle Agadir Oufella, ce qui signifie en berbère "Agadir d'en haut". Le mot agadir, en chleuh — la langue berbère du Souss — désigne un grenier collectif fortifié, ces grandes citadelles de pierre où les villages stockaient autrefois leurs récoltes et leurs richesses. Tout le sud du Maroc est parsemé d'agadirs comme celui-ci. Le nom de la ville renvoie donc directement à sa nature originelle : une place forte, un point haut, un refuge. Pendant tout le Moyen Âge, jusqu'à la fin du XVe siècle, ce qui s'élève ici est modeste. Un petit fort berbère, un poste de surveillance, un port mineur en contrebas. Les caravanes du Souss passent, le commerce existe, mais Agadir reste une étape parmi d'autres entre Sijilmassa, Marrakech et l'Atlantique. Rien d'exceptionnel. Tout change au début du XVIe siècle, avec l'arrivée des Portugais. À cette époque, le Portugal domine les routes maritimes de l'Afrique de l'Ouest. Lisbonne est la première puissance navale du monde, et son ambition est de contrôler tout le commerce qui descend du Sahara : l'or de Tombouctou, les esclaves, l'ivoire, les épices. Pour cela, les Portugais multiplient les comptoirs fortifiés sur la côte atlantique du Maroc. En 1505, ils fondent en contrebas de la colline d'Agadir un fort qu'ils baptisent Santa Cruz du Cap de Gué, en référence à la croix christique et au cap qui ferme la baie. Ce fort va contrôler pendant trente-six ans tout le commerce du sud marocain, au grand dam des autorités locales. Mais à la même époque, dans la vallée du Drâa, une dynastie nouvelle est en train de naître. Ce sont les Saadiens, une famille chérifienne — c'est-à-dire descendant du Prophète — qui s'appuie sur les tribus berbères du sud et se présente comme le fer de lance de la guerre sainte contre les Portugais. Leur stratégie politique est limpide : reprendre tous les ports occupés par les chrétiens, et ainsi assurer leur légitimité religieuse en même temps que leur pouvoir politique. En 1541, le sultan saadien Mohammed ech-Cheikh met le siège devant Santa Cruz. Le fort résiste six mois, puis tombe. Et là, c'est un événement qui dépasse de loin Agadir : c'est le premier vrai recul portugais en Afrique du Nord. Très rapidement, Lisbonne abandonne aussi Safi et Azemmour, plus au nord. Pour la première fois depuis le début de la Reconquista, une dynastie musulmane reprend l'initiative face à une puissance européenne. C'est une charnière géopolitique, et c'est ici, sur cette baie d'Agadir, qu'elle se joue. Pendant le siècle qui suit, sous les Saadiens puis sous les premiers sultans alaouites, Agadir devient un port majeur. On y exporte le sucre du Souss — la vallée du Souss était alors couverte de plantations de canne à sucre, surprenant aujourd'hui mais bien réel à l'époque — la gomme arabique du Sahara, des plumes d'autruche très demandées par les modistes européennes, du cuir, des dattes, et des esclaves capturés au-delà du désert. Les marchands hollandais, anglais, français, génois ont leurs comptoirs en bas de la kasbah. Le port est florissant, taxé par le sultan, et dispute aux ports portugais de Mazagan et de Mogador la suprématie commerciale sur la côte ouest-africaine. Cette prospérité va précipiter la chute. En 1764, le sultan alaouite Sidi Mohammed ben Abdallah prend une décision politique majeure : il décide de fermer le port d'Agadir et de transférer tout son trafic vers une nouvelle ville qu'il fait construire 175 kilomètres plus au nord. Cette ville, c'est Mogador, l'actuelle Essaouira. Pourquoi ce déplacement ? Plusieurs raisons s'entrecroisent. D'abord, le sultan veut concentrer le commerce dans un port qu'il contrôle directement, doté d'une administration neuve, et où les Européens seront placés sous surveillance étroite. Ensuite, Agadir est tenue par des familles locales, des notables soussis, dont l'autonomie commence à gêner le pouvoir central. Enfin, Mogador est mieux située pour relier Marrakech, la capitale impériale, à l'Atlantique. Le décret est sans appel : tout commerce avec l'extérieur est désormais interdit à Agadir. La ville s'effondre économiquement en quelques années. Les marchands partent. Les comptoirs européens ferment. La kasbah continue à abriter une garnison et quelques familles, mais le port redevient un mouillage de pêche, et la ville basse, presque dépeuplée, retombe au rang de gros village. Pendant deux siècles, Agadir disparaît littéralement de la carte économique du Maroc. C'est l'un des plus longs sommeils urbains de l'histoire du pays. Au XIXe siècle, Agadir est un village endormi de quelques centaines d'habitants, oublié des circuits commerciaux et des cartes diplomatiques. Et puis, en 1911, l'histoire frappe à nouveau, sous une forme inattendue. Cette année-là, le Maroc est en pleine crise. La France et l'Espagne se disputent le contrôle du sultanat, et toutes les puissances européennes cherchent à placer leurs pions. Le 1er juillet 1911, une canonnière de la marine impériale allemande, le Panther, jette l'ancre dans la baie d'Agadir. Le prétexte officiel est de "protéger les ressortissants allemands installés au Maroc" — sauf qu'il n'y a, à Agadir, à peu près aucun ressortissant allemand. Le vrai message est diplomatique : Berlin signifie à Paris que l'Allemagne ne tolérera pas que la France impose seule son protectorat sur le Maroc, et exige des compensations. L'Europe entière retient son souffle pendant six semaines. On parle, dans les chancelleries, du "coup d'Agadir". Finalement, un accord franco-allemand est signé en novembre : la France obtient les mains libres au Maroc, mais cède à l'Allemagne une grande partie du Cameroun. La crise est désamorcée, mais les historiens y voient l'un des derniers grands tests diplomatiques avant la Première Guerre mondiale, qui éclatera trois ans plus tard. Pour la petite Agadir oubliée, cet épisode aura au moins eu un mérite : faire ressurgir son nom dans la presse mondiale. L'année suivante, en 1912, le protectorat français est proclamé sur le Maroc. Les autorités françaises, dans le cadre de leur politique de mise en valeur, décident de relancer le port d'Agadir, modestement, comme port de pêche et port secondaire. La ville recommence à respirer. Une petite ville européenne se développe sur la plaine, distincte de la kasbah ancienne. Dans les années 1950, à la fin du protectorat, Agadir compte environ 30 000 habitants et redevient un port actif, surtout pour la pêche à la sardine. Et puis, le 29 février 1960, à 23h40 précisément, tout s'arrête. Un séisme de magnitude 5,7 secoue la ville pendant exactement quinze secondes. La magnitude n'est pas exceptionnelle — il y a eu beaucoup de séismes plus puissants ailleurs dans le monde. Mais l'épicentre est très proche, à seulement deux ou trois kilomètres sous la ville, dans une zone géologique faillée, et les constructions ne sont absolument pas dimensionnées pour ce type de secousse. La plupart des maisons sont en pisé, en briques de terre crue, en moellons assemblés à la chaux. Elles se pulvérisent. Quinze secondes. C'est tout ce qu'il a fallu pour qu'Agadir perde environ 12 000 habitants — un tiers de sa population — et près de 60 % de ses bâtiments. La kasbah, la ville basse, le quartier indigène de Talborjt : tout est rasé. Les secours mettent plusieurs jours à arriver, le bilan est dramatique. Mohammed V, qui règne alors, arrive sur place dès le lendemain et prend la décision qui va dessiner l'Agadir d'aujourd'hui : la ville sera reconstruite, mais pas ici. Pas sur les ruines. Le nouveau site choisi est déplacé d'environ 5 kilomètres au sud, sur un terrain plus stable et plus plat, autour de l'embouchure de l'oued Tildi. Mohammed V meurt en 1961, et c'est son fils Hassan II qui pilote la reconstruction effective, en confiant la planification à des architectes urbanistes français et marocains formés au modernisme — Jean-François Zevaco, Henri Tastemain, Pierre Coldefy, Mourad Ben Embarek. Le projet est fonctionnaliste : larges boulevards, parcelles régulières, hauteurs limitées, normes parasismiques strictes pour la première fois au Maroc, zonage clair entre habitat, tourisme, port et industrie. C'est l'un des grands chantiers d'urbanisme moderne du XXe siècle marocain, comparable, dans sa logique, à Brasilia ou à Chandigarh — toutes proportions gardées. Au début des années 1980, Agadir est presque entièrement reconstruite. La station balnéaire monte en puissance, les premiers grands hôtels s'implantent le long de la baie, l'aéroport international d'Al Massira ouvre ses portes en 1981, et la ville devient progressivement la première destination touristique du Maroc. Un titre qu'elle n'a jamais perdu depuis : aujourd'hui, Agadir attire chaque année plus d'un million de visiteurs, principalement européens, venus pour son climat de printemps permanent — il fait 300 jours de soleil par an —, pour ses 10 kilomètres de plage de sable, et plus récemment pour le surf et le golf. Agadir, c'est aussi aujourd'hui le premier port de pêche du Maroc. Le port hauturier exporte la sardine, le maquereau, le poulpe, et la ville abrite plusieurs grandes conserveries qui fournissent le marché mondial. C'est enfin une ville profondément berbère, plus exactement chleuh, ou soussie : les habitants parlent le tachelhit, l'arabe marocain et le français, dans cet ordre ou presque. Cette identité berbère du Souss imprègne la cuisine — argan, amlou, tajines au poisson —, la musique, les fêtes locales, et fait d'Agadir un pôle culturel à part dans le Maroc moderne. Voilà l'histoire d'Agadir, en gros traits. Une ville qui a été plusieurs villes : fort berbère, comptoir portugais, port saadien, village endormi, scène de crise diplomatique, station balnéaire moderne. Une ville qui a su mourir et renaître, sans rien renier de son passé, mais sans non plus s'enfermer dans le regret. Si vous avez l'occasion de monter à la kasbah après ce tour, vous verrez les choses différemment. Et si vous redescendez sur la plage, vous comprendrez que ces 10 kilomètres de sable doré sont aussi le résultat d'une décision politique prise une nuit de mars 1960, à 23h40, sous un ciel étoilé qui venait de basculer. HelloMorocco vous propose d'autres tours dans la région, sur la colline de la kasbah ou plus au nord, à Essaouira, l'ancienne Mogador qui fit disparaître Agadir pendant deux siècles. À très bientôt.